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Full text of "Voyage autour de ma chambre"

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VOYAGE 



AUTOUR 



DE MA CHAMBRE 




\^<3. 



AVANT-PROPOS «L 
par 
F.-C. DE SUMICHRAST 

professeur 
à l y Université Harvard 






E comte Xavier de 
Maistre naquit en Sa- 
voie, le pays de Vauge- 
las et de Saint Fran- 
çois de Sales, en 1764. 
Apres ses années de collège, il se consacra à 
la peinture, mais il abandonna bientôt les 
arts en faveur de Vepèe, et entra au service 
de son souverain, le roi de Sardaigne, en 
qualité d y officier d'infanterie. Lorsque la 
Révolution éclata et que les armées fran- 



(iv) 

c aise s s'emparèrent de la Savoie, il partit 
pour la Russie en compagnie de son frère 
Joseph, nommé ambassadeur du roi de 
Sar daigne auprès du gouvernement du czar. 
Il entra au service de sa nouvelle patrie, fit 
la guerre dans le Caucase et en Perse ; se 
distingua par son talent militaire et sa 
bravoure, et conquit le grade de général. 
S 'étant marié à Saint-Pétersbourg, il se 
fixa dans cette ville, qu'il ne quitta plus que 
pour quelques courts voyages dans son pays 
natal et pour un séjour de quelques années 
a Naples. Il ne vint a Paris pour la pre- 
mière fois qu en iSjç, treize ans avant sa 
mort. 

"Il ne s'était pas douté," dit Sainte- 
Beuve, " quil devenait durant ce temps-là, 
un de nos auteurs les plus connus et les 
mieux aimés. A son arrivée dans sa vraie 
patrie littéraire, sa surprise fut grande, 
comme sa reconnaissance : il s'était cru 
étranger, et chacun lui parlait de la Sibé- 
rienne, du Lépreux, des mêmes vieux amis." 

Mais si Xavier de Maistre était en droit 



(v) 

de s'étonner de la réputation dont il jouissait 
en France, et dont il ne semble pas avoir 
soupçonne l * existence, qu eût-il pensé, qu eût- 
il dit si quelque prophète, quelque diseuse 
de bonne aventure lui avait prédit que sa 
renommée passerait les mers, et que dans 
cette Amérique du Nord — célèbre a 
F époque de la rédaction du " Voyage " sur- 
tout pour les bons sauvages chers à Jean- 
Jacques Rousseau, — les premiers jours 
du vingtième siècle verraient la publication 
d'une édition de luxe de son cc Voyage au- 
tour de ma Chambre" ? 

Le jeune officier en garnison a Alexan- 
drie et a Turin ne songeait nullement a la 
publicité quand il écrivit son livre : il ne 
cherchait qu'à charmer les loisirs de sa vie 
quelque peu terne, et à coucher par écrit 
les idées qui lui trottaient par la cervelle 
pendant les heures tranquilles qu il passait 
dans sa chambrette. Ce ne fut que petit 
à petit que les chapitres se succédèrent, se- 
lon que la fantaisie prenait le voyageur. 
Aussi le livre a-t-il tout le charme de l 'inti- 



(vi) 

mité. Ce n'est point une confession vani- 
teuse et parfois malsaine faite surtout pour 
étonner le public, comme les " Confessions " 
du misanthrope genevois ;. c'est tout simple- 
ment une causerie a part soi a laquelle un 
heureux hasard, le bon goût d 'un frère 
déjà célèbre comme homme de lettres, a ad- 
mis un public d'admirateurs de plus en 
plus nombreux. 

Sans afficher la moindre prétention a la 
réputation d'écrivain ou d'artiste, le comte 
Xavier de Maistre a fait un petit chef- 
d'œuvre sans le savoir, sans même s'en 
douter. Il s'est mis tout entier dans son 
livre, avec sa sensibilité, son esprit, son 
goût délicat, sa bonhomie affectueuse, sa 
philosophie calme, paisible et fort sensée, 
sa douceur de caractère, et une pointe 
d 'humour qui n'est pas pour déplaire au 
lecteur étranger. 

En 17 Ç4 la mode est encore a la sensi- 
bilité, quoique l'on aille bien vite passer a 
des excès de barbarie et d'horreur. Le 
dix-huitième siècle, sur le point de s'effon- 



(vii) 

drer dans le cataclysme de la Révolution, 
bat son plein. Sans doute Xavier de 
Maistre fait pressentir Mérimée, mais 
c'est dans ses charmants contes — " Le 
Lépreux de la Cité d'Aoste" "Les Pri- 
sonniers du Caucase," "La Jeune Sibé- 
rienne" Dans le " Voyage" il est encore 
et tout a fait de son temps, de son milieu ; 
il en subit V influence et en rend les idées. 
La plupart des œuvres contemporaines sont 
marquées du sceau d 'une sensibilité plus ou 
moins forte, plus ou moins exagérée, selon 
le tempérament de V auteur. Il y a quel- 
ques années déjà que le " Werther " de 
Goethe, traduit en français, a enthousiasmé 
les lecteurs, et V influence de cet ouvrage se 
prolongera longtemps encore. Les " Con- 
fessions " de Jean-Jacques Rousseau ont 
paru en IJ82 ; Bernardin de Saint-Pierre 
a publié " Paul et Virginie " en 1784, et fa 
fait suivre de " La Chaumière indienne." 
Xavier de Maistre a lu son Diderot, son 
Marmontel; il a connu les auteurs anglais, 
Sterne et Richardson ; il a dû voir les 



( **ii ) 

gravures faites d'après les tableaux de 
Greuze, et il n'a point dû être indifférent a 
cet autre art, plus léger, plus pimpant, 
plus coquet, et aussi plus lascif, des Wat- 
teau, des Boucher, des Fragonard et des 
Lancret. 

Mais sa sensibilité et son goût sont épu- 
rés et chastes. Les émotions charnelles 
n'ont guère de prise sur lui; il conserve 
les bonnes traditions du grand siècle, et ce 
sont les sentiments de V âme plutôt que les 
excitations des sens qui l'intéressent. Il 
n'a rien ou presque rien de Marivaux, 
sans doute, mais comme lui il aime ce qui 
est élégant, pur et charmant ; il évite le. 
grossier et le sensuel. L'art qu'il préfère, 
c'est le grand art, mais le grand art dans 
lequel la sensibilité, la douceur se retrouvent 
plutôt que la force et la passion : ses pein- 
tres favoris sont Raphaël et Corrège ; ses 
auteurs aimés ne sont pas que Prévost et 
Richardson, mais encore Homère, Milton 
et Virgile — et notez qu'il met le poète du 
" Paradis perdu " au-dessus du chantre de 



l'Enéide. Il a le sentiment de la nature ', 
de la véritable beauté, et si sa pensée ne 
plane point dans les hauteurs sublimes ; ja- 
mais non plus elle ne s* abaisse a ce qui est 
vil. Quand il parle d'amour, d'émotions 
tendres, c'est avec une grâce exquis e, une 
retenue charmante, une pudeur virile. Ro- 
salie et Mme. de Hautcastel ont occupé son 
cœur, et leur souvenir lui revient doux et 
tendre, mais les pages consacrées a sa sœur 
Jenny sont à relire. 

Xavier de Maistre est vrai, sincère. 
Il n'y a pas trace d 'affectation, pas ombre 
de vanité dans ses réflexions. Le sujet 
n'est point fort grave, sans doute, et le 
voyage auquel il nous convie n est pas bien 
terrible, mais il raconte si gentiment ses 
aventures, il s'arrête si bien a point pour 
parler d'un tableau, d'un livre, d'une 
découverte merveilleuse qu'il vient de faire 
soudain — telle que celle de l'âme et de la 
béte — que le lecteur tombe sous le charme, 
et a mesure qu'il avance se prend de plus 
en plus d 'affection pour cet agréable com- 



(*) 

pagnon avec lequel on croit avoir fait des 
lieues quand on n'a pas même bouge du 
fauteuil dans lequel on s* est 'étendu en face 
de lui. Ce sont des vétilles ; si Von veut, 
que les incidents qui entrecoupent la prome- 
nade, mais ils sont si bien racontés et si 
finement analysés que Von ne saurait que- 
reller l * auteur sur le choix qu'il en a fait. 
Combien divers, encore, les aspects sous 
lesquels il se montre au lecteur. S'il badine 
avec grâce, il sait aussi être sérieux à son 
heure ; s'il se moque spirituellement de lui- 
même, et, indirectement, du prochain, il a 
un fonds de sympathie et de bonté qui ne se 
dément jamais. S'il s'impatiente parfois, 
s'il brusque Joannetti, s'il est sur le point 
d 'allonger un coup de pied a Rosine, comme 
il se reprend bien vite, avoue sa faute, et 
regrette son emportement. Ce n'est pas un 
génie que Xavier de Maistre, et sans doute 
il ne compte pas parmi les grandes illustra- 
tions de la langue française, mais il a pour 
lui d'être humain, d'être un observateur 
exact et pénétrant, un causeur charmant, 



(xi) 

un narrateur de premier ordre, si attrayant 
et si attachant qu'une fois son livre lu on 
en garde la saveur y le parfum, la clarté, et 
que son cc Voyage autour de ma Chambre " 
reste dans la mémoire comme un des plus 
charmants souvenirs des heures de lecture. 

Cambridge, le 16 mars^ içoi. 




(4) 

Non, je ne tiendrai plus mon livre 
in petto ; le voilà, messieurs, lisez. J'ai 
entrepris et exécuté un voyage de qua- 
rante-deux jours autour de ma cham- 
bre. Les observations intéressantes que 
j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai 
éprouvé le long du chemin, me faisaient 
désirer de le rendre public; la certitude 
d'être utile m'y a décidé. Mon cœur 
éprouve une satisfaction inexprimable 
lorsque je pense au nombre infini de 
malheureux auxquels j'offre une res- 
source assurée contre l'ennui, et un adou- 
cissement aux maux qu'ils endurent. 
Le plaisir qu'on trouve à voyager dans 
sa chambre est à l'abri de la jalousie in- 
quiète des hommes ; il est indépendant 
de la fortune. 

Est-il en effet d'être assez malheu- 
reux, assez abandonné, pour n'avoir pas 
un réduit où il puisse se retirer et se 
cacher à tout le monde? Voilà tous les 
apprêts du voyage. 

Je suis sûr que tout homme sensé 



(5) 

adoptera mon système, de quelque carac- 
tère qu'il puisse être, et quel que soit son 
tempérament : qu'il soit avare ou pro- 
digue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, 
né sous la zone torride ou près du pôle, 
il peut voyager comme moi ; enfin, dans 
l'immense famille des hommes qui four- 
millent sur la surface de la terre, il n'en 
est pas un seul — non, pas un seul (j'en- 
tends de ceux qui habitent des chambres) 
qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser 
son approbation à la nouvelle manière de 
voyager que j'introduis dans le monde. 






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S> 



II 




E pourrais commencer 
Téloge de mon voyage 
par dire qu'il ne m'a rien 
coûté; cet article mérite 
attention. Le voilà d'a- 
bord prôné, fêté par les 
gens d'une fortune médiocre; il est 
une autre classe d'hommes auprès de 
laquelle il est encore plus sûr d'un 
heureux succès, par cette même raison 
qu'il ne coûte rien. — Auprès de qui 
donc ? Eh quoi ! vous le demandez ? 
C'est auprès des gens riches. D'ailleurs, 
de quelle ressource cette manière de 
voyager n'est-elle pas pour les malades ! 



(7) 

ils n'auront point à craindre l'intempérie 
de l'air et des saisons. Pour les poltrons, 
ils seront à l'abri des voleurs ; ils ne ren- 
contreront ni précipices ni fondrières. 
Des milliers de personnes qui avant moi 
n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient 
pu, d'autres enfin qui n'avaient pas 
songé à voyager, vont s'y résoudre à 
mon exemple. L'être le plus indolent 
hésiterait-il à se mettre en route avec 
moi pour se procurer un plaisir qui ne 
lui coûtera ni peine ni argent ? — Cou- 
rage donc, partons. - — Suivez-moi, vous 
tous qu'une mortification de l'amour, 
une négligence de l'amitié retiennent 
dans votre appartement, loin de la peti- 
tesse et de la perfidie des hommes. Que 
tous les malheureux, les malades et les 
ennuyés de l'univers me suivent ! — Que 
tous les paresseux se lèvent en masse ! 
Et vous qui roulez dans votre tête des 
projets sinistres de réforme ou de retraite 
pour quelque infidélité ; vous qui, dans 
un boudoir, renoncez au monde pour la 



(8) 

vie ; aimables anachorètes d'une soirée, 
venez aussi : quittez, croyez - moi, ces 
noires idées ; vous perdez un instant 
pour le plaisir sans en gagner un pour la 
sagesse : daignez m'accompagner dans 
mon voyage ; nous marcherons à petites 
journées, en riant, le long du chemin, 
des voyageurs qui ont vu Rome et Paris ; 
— aucun obstacle ne pourra nous arrê- 
ter ; et, nous livrant gaiement à notre 
imagination, nous la suivrons partout où 
il lui plaira de nous conduire. 



III 




L y a tant de person- 
nes curieuses dans le 
monde ! — Je suis per- 
suadé qu'on voudrait 
savoir pourquoi mon 
voyage autour de ma 
chambre a duré quarante-deux jours au 
lieu de quarante-trois ou de tout autre 
espace de temps ; mais comment l'ap- 
prendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore 
moi-même ? Tout ce que je puis as- 
surer, c'est que, si l'ouvrage est trop 
long à son gré, il n'a pas dépendu de 
moi de le rendre plus court; toute 
vanité de voyageur à part, je me serais 



(IO) 

contenté d'un chapitre. J'étais, il est 
vrai, dans ma chambre, avec tout le plai- 
sir et l'agrément possible ; mais, hélas ! 
je n'étais pas le maître d'en sortir à ma 
volonté : je crois même que, sans l'entre- 
mise de certaines personnes puissantes qui 
s'intéressaient à moi, et pour lesquelles 
ma reconnaissance n'est pas éteinte, 
j'aurais eu tout le temps de mettre un 
in-folio au jour, tant les protecteurs qui 
me faisaient voyager dans ma chambre 
étaient disposés en ma faveur ! 

Et cependant, lecteur raisonnable, 
voyez combien ces hommes avaient tort, 
et saisissez bien, si vous le pouvez, la 
logique que je vais vous exposer. 

Est-il rien de plus naturel et de plus 
juste que de se couper la gorge avec 
quelqu'un qui vous marche sur le pied 
par inadvertance, ou bien qui laisse 
échapper quelque terme piquant dans un 
moment de dépit, dont votre impru- 
dence est la cause, ou bien enfin qui a 
le malheur de plaire à votre maîtresse ? 



On va dans un pré, et là, comme Ni- 
cole faisait avec le Bourgeois Gentil- 
homme, on essaye de tirer quarte lorsqu'il 
pare tierce ; et, pour que la vengeance 
soit sûre et complète, on lui présente sa 
poitrine découverte, et on court risque 
de se faire tuer par son ennemi pour se 
venger de lui. — On voit que rien n'est 
plus conséquent, et toutefois on trouve 
des gens qui désapprouvent cette louable 
coutume ! Mais ce qui est aussi consé- 
quent que tout le reste, c'est que ces 
mêmes personnes qui la désapprouvent 
et qui veulent qu'on la regarde comme 
une faute grave, traiteraient encore plus 
mal celui qui refuserait de la commettre. 
Plus d'un malheureux, pour se confor- 
mer à leur avis, a perdu sa réputation et 
son emploi ; en sorte que lorsqu'on a 
le malheur d'avoir ce qu'on appelle une 
affaire, on ne ferait pas mal de tirer au 
sort pour savoir si on doit la finir suivant 
les lois ou suivant l'usage, et comme les 
lois et l'usage sont contradictoires, les 



(m) 

juges pourraient aussi jouer leur sentence 
aux dés. — Et probablement aussi c'est 
à une décision de ce genre qu'il faut re- 
courir pour expliquer pourquoi et com- 
ment mon voyage a duré quarante-deux 
jours juste. 



»^g^^^^g^^^ 



IV 




A chambre est située 
sous le quarante- 



cinquième degré de 
latitude, selon les 
mesures du père 
Beccaria : sa direction est du levant au 
couchant ; elle forme un carré long qui 
a trente-six pas de tour, en rasant la 
muraille de bien près. Mon voyage en 
contiendra cependant davantage ; car je 
la traverserai souvent en long et en large, 
ou bien diagonalement, sans suivre de 
règle ni de méthode. — Je ferai même 
des zigzags, et je parcourrai toutes les 
lignes possibles en géométrie, si le besoin 



(»4) 

l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont 
si fort les maîtres de leurs pas et de 
leurs idées, qui disent: Aujourd'hui je 
ferai trois visites , je ferai quatre lettres , 
je finirai cet ouvrage que f ai commence. 
— Mon âme est tellement ouverte à 
toutes sortes d'idées, de goûts et de 
sentiments ; elle reçoit si avidement tout 
ce qui se présente! . . . — Et pourquoi 
refuserait-elle les jouissances qui sont 
éparses sur le chemin difficile de la vie ? 
Elles sont si rares, si clair-semées, qu'il 
faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, 
se détourner même de son chemin pour 
cueillir toutes celles qui sont à notre por- 
tée. Il n'en est pas de plus attrayante, 
selon moi, que de suivre ses idées à 
la piste, comme le chasseur poursuit le 
gibier, sans affecter de tenir aucune route. 
Aussi, lorsque je voyage dans ma cham- 
bre, je parcours rarement une ligne droite : 
je vais de ma table vers un tableau qui 
est placé dans un coin ; de là je pars 
obliquement pour aller à la porte ; mais, 



(iS) 

quoique en partant mon intention soit 
bien de m'y rendre, si je rencontre mon 
fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, 
et je m'y arrange tout de suite. — C'est 
un excellent meuble qu'un fauteuil ; il 
est surtout de la dernière utilité pour 
tout homme méditatif. Dans les longues 
soirées d'hiver, il est quelquefois doux 
et toujours prudent de s'y étendre molle- 
ment, loin du fracas des assemblées nom- 
breuses. — Un bon feu, des livres, des 
plumes ; que de ressources contre l'en- 
nui ! Et quel plaisir encore d'oublier 
ses livres et ses plumes pour tisonner 
son feu, en se livrant à quelque douce 
méditation, ou en arrangeant quelques 
rimes pour égayer ses amis ! Les heures 
glissent alors sur vous, et tombent en 
silence dans l'éternité, sans vous faire 
sentir leur triste passage. 



&«*, Nl r<^rfBgt m s«'^r« m & 




kT PRÈS mon fauteuil, en 
marchant vers le nord, 
on découvre mon lit, 
qui est placé au fond 
de ma chambre, et qui 
forme la plus agréable perspective. Il 
est situé de la manière la plus heureuse : 
les premiers rayons du soleil viennent 
se jouer dans mes rideaux. — Je les 
vois, dans les beaux jours d'été, s'avan- 
cer le long de la muraille blanche, à me- 
sure que le soleil s'élève : les ormes 
qui sont devant ma fenêtre les divisent 
de mille manières, et les font balancer 
sur mon lit, couleur de rose et blanc, 



(i7) 

qui répand de tous côtés une teinte 
charmante par leur réflexion. — J'en- 
tends le gazouillement confus des hi- 
rondelles qui se sont emparées du toit 
de la maison, et des autres oiseaux qui 
habitent les ormes : alors mille idées 
riantes occupent mon esprit ; et, dans 
l'univers entier, personne n'a un réveil 
aussi agréable, aussi paisible que le mien. 
J'avoue que j'aime à jouir de ces doux 
instants, et que je prolonge toujours, 
autant qu'il est possible, le plaisir que je 
trouve à méditer dans la douce chaleur 
de mon lit. — Est-il un théâtre qui prête 
plus à l'imagination, qui réveille de plus 
tendres idées, que le meuble où je m'ou- 
blie quelquefois ? — Lecteur modeste, ne 
vous effrayez point ; — mais ne pourrais-je 
donc parler du bonheur d'un amant qui 
serre pour la première fois dans ses bras 
une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, 
que mon mauvais destin me condamne 
à ne jamais goûter ! N'est-ce pas dans 
un lit qu'une mère, ivre de joie à la nais- 



(i8) 

sance d'un fils, oublie ses douleurs ? 
C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits 
de l'imagination et de l'espérance, vien- 
nent nous agiter. — Enfin, c'est dans ce 
meuble délicieux que nous oublions, 
pendant une moitié de la vie, les cha- 
grins de l'autre moitié. Mais quelle 
foule de pensées agréables et tristes se 
pressent à la fois dans mon cerveau ! 
Mélange étonnant de situations terribles 
et délicieuses ! 

Un lit nous voit naître et nous voit 
mourir ; c'est le théâtre variable où le 
genre humain joue tour à tour des 
drames intéressants, des farces risibles 
et des tragédies épouvantables. — C'est 
un berceau garni de fleurs; — c'est le 
trône de l'amour ; — c'est un sépulcre. 



VI 




E chapitre n'est absolument 
que pour les métaphysiciens. 
Il va jeter le plus grand 
jour sur la nature de l'homme : 
c'est le prisme avec lequel 
on pourra analyser et décomposer les 
facultés de l'homme, en séparant la puis- 
sance animale des rayons purs de l'intel- 
ligence. 

Il me serait impossible d'expliquer 
comment et pourquoi je me brûlai les 
doigts aux premiers pas que je fis en 
commençant mon voyage, sans expliquer, 
dans le plus grand détail, au lecteur, mon 
système de F âme et de la bête. — Cette 



découverte métaphysique influe d'ailleurs 
tellement sur mes idées et sur mes actions, 
qu'il serait très difficile de comprendre ce 
livre, si je n'en donnais la clef au com- 
mencement. 

Je me suis aperçu, par diverses obser- 
vations, que l'homme est composé d'une 
âme et d'une bête. — - Ces deux êtres sont 
absolument distincts, mais tellement em- 
boîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur 
l'autre, qu'il faut que l'âme ait une cer- 
taine supériorité sur la bête pour être en 
état d'en faire la distinction. 

Je tiens d'un vieux professeur (c'est 
du plus loin qu'il me souvienne) que 
Platon appelait la matière Vautre. C'est 
fort bien ; mais j'aimerais mieux don- 
ner ce nom par excellence à la bête qui 
est jointe à notre âme. C'est réellement 
cette substance qui est Vautre, et qui 
nous lutine d'une manière si étrange. 
On s'aperçoit bien en gros que l'homme 
est double ; mais c'est, dit-on, parce qu'il 
est composé d'une âme et d'un corps; 



(ai) 

et Ton accuse ce corps de je ne sais com- 
bien de choses, mais bien mal à propos 
assurément, puisqu'il est aussi incapable 
de sentir que de penser. C'est à la bête 
qu'il faut s'en prendre, à cet être sensible, 
parfaitement distinct de l'âme, véritable 
individu, qui a son existence séparée, ses 
goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui 
n'est au-dessus des autres animaux que 
parce qu'il est mieux élevé et pourvu 
d'organes plus parfaits. 

Messieurs et mesdames, soyez fiers de 
votre intelligence tant qu'il vous plaira ; 
mais défiez-vous beaucoup de Vautre, 
surtout quand vous êtes ensemble ! 

J'ai fait je ne sais combien d'expé- 
riences sur l'union de ces deux créatures 
hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu 
clairement que l'âme peut se faire obéir 
par la bête, et que, par un fâcheux retour, 
celle-ci oblige très souvent l'âme d'agir 
contre son gré. Dans les règles, l'une 
a le pouvoir législatif et l'autre le pou- 
voir exécutif; mais ces deux pouvoirs se 



(22) 

contrarient souvent. — Le grand art d'un 
homme de génie est de savoir bien élever 
sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, 
tandis que l'âme, délivrée de cette pénible 
accointance, peut s'élever jusqu'au ciel. 

Mais il faut éclaircir ceci par un exem- 
ple. 

Lorsque vous lisez un livre, monsieur, 
et qu'une idée plus agréable entre tout à 
coup dans votre imagination, votre âme 
s'y attache tout de suite et oublie le livre, 
tandis que vos yeux suivent machinale- 
ment les mots et les lignes ; vous ache- 
vez la page sans la comprendre et sans 
vous souvenir de ce que vous avez lu. 
— Cela vient de ce que votre âme ayant 
ordonné à sa compagne de lui faire la 
lecture, ne l'a point avertie de la petite 
absence qu'elle allait faire ; en sorte que 
Vautre continuait la lecture que votre 
âme n'écoutait plus. 



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VII 



ELA ne vous paraît-il pas 
clair ? voici un autre exem- 
ple : 

Un jour de l'été passé, je 
m'acheminai pour aller à la 
cour. J'avais peint toute la matinée, 
et mon âme, se plaisant à méditer sur la 
peinture, laissa le soin à la bête de me 
transporter au palais du roi. 

Que la peinture est un art sublime ! 
pensait mon âme; heureux celui que 
le spectacle de la nature a touché, qui 
n'est pas obligé de faire des tableaux 
pour vivre, qui ne peint pas uniquement 
par passe-temps, mais qui, frappé de la 



(H) 

majesté d'une belle physionomie et des 
jeux admirables de la lumière qui se fond 
en mille teintes sur lé visage humain, 
tâche d'approcher dans ses ouvrages des 
effets sublimes de la nature ! Heureux 
encore le peintre que l'amour du paysage 
entraîne dans des promenades solitaires, 
qui sait exprimer sur la toile le senti- 
ment de tristesse que lui inspire un bois 
sombre ou une campagne déserte J Ses 
productions imitent et reproduisent la 
nature ; il crée des mers nouvelles et 
de noires cavernes inconnues au soleil : 
à son ordre, de verts bocages sortent du 
néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses 
tableaux; il connaît l'art de troubler 
les airs et de faire mugir les tempêtes. 
D'autres fois il offre à l'œil du spectateur 
enchanté les campagnes délicieuses de 
l'antique Sicile : on voit des nymphes 
éperdues fuyant, à travers les roseaux, 
la poursuite d'un satyre; des temples 
d'une architecture majestueuse élèvent 
leur front superbe par-dessus la forêt 



sacrée qui les entoure : l'imagination se 
perd dans les routes silencieuses de 
ce pays idéal ; des lointains bleuâtres 
se confondent avec le ciel, et le paysage 
entier, se répétant dans les eaux d'un 
fleuve tranquille, forme un spectacle 
qu'aucune langue ne peut décrire. — 
Pendant que mon âme faisait ces réfle- 
xions, l'autre allait son train, et Dieu sait 
où elle allait ! — Au lieu de se rendre à 
la cour comme elle en avait reçu l'ordre, 
elle dériva tellement sur la gauche, qu'au 
moment où mon âme la rattrapa, elle 
était à la porte de madame de Hautcastel, 
à un demi-mille du palais royal. 

Je laisse à penser au lecteur ce qui 
serait arrivé si elle était entrée seule chez 
une aussi belle dame. 



?ftnn i itf*fttu i ini/fiV ii ^ \ 
^■V** 7 "***»* — ^ 




VIII 



'IL est utile et agréable 
d'avoir une âme dégagée 
de la matière au point de 
la faire voyager toute seule 
lorsqu'on le juge à propos, 
cette faculté a aussi ses inconvénients. 
C'est à elle, par exemple, que je dois la 
brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres 
précédents. — Je donne ordinairement à 
ma bête le soin des apprêts de mon dé- 
jeuner; c'est elle qui fait griller mon 
pain et le coupe en tranches. Elle fait 
à merveille le café, et le prend même 
très souvent sans que mon âme s'en 
mêle, à moins que celle-ci ne s'amuse à la 



(V) 

voir travailler ; mais cela est rare et très 
difficile à exécuter : car il est aisé, lors- 
qu'on fait quelque opération mécanique, 
de penser à toute autre chose ; mais il 
est extrêmement difficile de se regarder 
agir, pour ainsi dire ; — ou, pour m'ex- 
pliquer suivant mon système, d'employer 
son âme à examiner la marche de sa bête, 
et de la voir travailler sans y prendre 
part. — Voilà le plus étonnant tour de 
force métaphysique que l'homme puisse 
exécuter. 

J'avais couché mes pincettes sur la 
braise pour faire griller mon pain ; et, 
quelque temps après, tandis que mon 
âme voyageait, voilà qu'une souche en- 
flammée roule sur le foyer; — ma pauvre 
bête porta la main aux pincettes et je me 
brûlai les doigts. 



^^*jeW&mt*^* & 



IX 




'ESPÈRE avoir suffi- 
samment développé 
mes idées dans les 
chapitres précédents 
pour donner à penser 
au lecteur, et pour le 
mettre à même de faire des découvertes 
dans cette brillante carrière : il ne pourra 
qu'être satisfait de lui, s'il parvient un 
jour à savoir faire voyager son âme 
toute seule; les plaisirs que cette fa- 
culté lui procurera balanceront de reste 
les quiproquo qui pourront en résulter. 
Est-il une jouissance plus flatteuse que 
celle d'étendre ainsi son existence, d'occu- 



(29) 

per à la fois la terre et les deux, et de 
doubler, pour ainsi dire, son être ? — Le 
désir éternel et jamais satisfait de l'homme 
n'est-il pas d'augmenter sa puissance et 
ses facultés, de vouloir être où il n'est 
pas, de rappeler le passé et de vivre dans 
l'avenir ?— Il veut commander les armées, 
présider aux académies ; il veut être adoré 
des belles ; et, s'il possède tout cela, il 
regrette alors les champs et la tranquillité, 
et porte envie à la cabane des bergers : 
ses projets, ses espérances échouent sans 
cesse contre les malheurs réels attachés 
à la nature humaine ; il ne saurait trou- 
ver le bonheur. Un quart d'heure de 
voyage avec moi lui en montrera le 
chemin. 

Eh ! que ne laisse-t-il à Vautre ces 
misérables soins, cette ambition qui le 
tourmente ? — Viens, pauvre malheureux ! 
fais un effort pour rompre ta prison, et, 
du haut du ciel où je vais te conduire, 
du milieu des orbes célestes et de l'em- 
pyrée, — regarde la bête, lancée dans le 



(3o) 

monde, courir toute seule la carrière de 
la fortune et des honneurs ; vois avec 
quelle gravité elle marche parmi les 
hommes : la foule s'écarte avec respect, 
et, crois-moi, personne ne s'apercevra 
qu'elle est toute seule ; c'est le moindre 
souci de la cohue au milieu de laquelle 
elle se promène, de savoir si elle a une 
âme ou non, si elle pense ou non. — 
Mille femmes sentimentales l'aimeront 
à la fureur sans s'en apercevoir; elle 
peut même s'élever, sans le secours de 
ton âme, à la plus haute faveur et à 
la plus grande fortune. — Enfin, je ne 
m'étonnerais nullement si, à notre retour 
de l'empyrée, ton âme, en rentrant chez 
elle, se trouvait dans la bête d'un grand 
seigneur. 






X 





U'ON n'aille pas croire 
qu'au lieu de tenir ma pa- 
role en donnant la de- 
scription de mon voyage 
autour de ma chambre, je 
bats la campagne pour me 
tirer d'affaire : on se tromperait fort, 
car mon voyage continue réellement ; et 
pendant que mon âme, se repliant sur 
elle-même, parcourait, dans le chapitre 
précédent, les détours tortueux de la 
métaphysique, — j'étais dans mon fau- 
teuil, sur lequel je m'étais renversé, de 
manière que ses deux pieds antérieurs 
étaient élevés à deux pouces de terre ; 
et, tout en me balançant à droite et 



(3*) 

à gauche, et gagnant du terrain, j'étais 
insensiblement parvenu tout près de 
la muraille. — C'est la manière dont je 
voyage lorsque je ne suis pas pressé. — 
Là ma main s'était emparée machinale- 
ment du portrait de madame de Haut- 
castel, et l'autre s'amusait à ôter la pous- 
sière qui le couvrait. — Cette occupation 
lui donnait un plaisir tranquille, et ce 
plaisir se faisait sentir à mon âme, quoi- 
qu'elle fût perdue dans les vastes plaines 
du ciel ; car il est bon d'observer que, 
lorsque l'esprit voyage ainsi dans l'es- 
pace, il tient toujours aux sens par je ne 
sais quel lien secret ; en sorte que, sans 
se déranger de ses occupations, il peut 
prendre part aux jouissances paisibles de 
F autre ; mais si ce plaisir augmente à un 
certain point, ou si elle est frappée par 
quelque spectacle inattendu, l'âme aussi- 
tôt reprend sa place avec la vitesse de 
l'éclair. 

C'est ce qui m'arriva tandis que je 
nettoyais le portrait. 



(33) 

A mesure que le linge enlevait la 
poussière et faisait paraître des boucles 
de cheveux blonds, et la guirlande de 
roses dont ils sont couronnés, mon âme, 
depuis le soleil où elle s'était transportée, 
sentit un léger frémissement de cœur et 
partagea sympathiquement la jouissance 
de mon cœur. Cette jouissance devint 
moins confuse et plus vive lorsque le 
linge, d'un seul coup, découvrit le front 
éclatant de cette charmante physionomie ; 
mon âme fut sur le point de quitter les 
cieux pour jouir du spectacle. Mais se 
fût-elle trouvée dans les champs Élysées, 
eût-elle assisté à un concert de chérubins, 
elle n'y serait pas demeurée une demi- 
seconde, lorsque sa compagne, prenant 
toujours plus d'intérêt à son ouvrage, 
s'avisa de saisir une éponge mouillée 
qu'on lui présentait et de la passer tout 
à coup sur les sourcils et les yeux, — sur 
le nez, — sur les joues, — sur cette 
bouche ; — ah î Dieu ! le cœur me bat : 
— sur le menton, sur le sein : ce fut 



(34) 

l'affaire d'un moment; toute la figure 
parut renaître et sortir du néant. — Mon 
âme se précipita du ciel comme une étoile 
tombante ; elle trouva l'autre dans une 
extase ravissante, et parvint à l'aug- 
menter en la partageant. Cette situation 
singulière et imprévue fit disparaître le 
temps et l'espace pour moi. — J'existai 
pour un instant dans le passé, et je 
rajeunis contre l'ordre de la nature. — 
Oui, la voilà, cette femme adorée, c'est 
elle-même, je la vois qui sourit ; elle va 
parler pour dire qu'elle m'aime. — Quel 
regard ! viens, que je te serre contre mon 
cœur, âme de ma vie, ma seconde exis- 
tence ! — viens partager mon ivresse et 
mon bonheur ! — Ce moment fut court, 
mais il fut ravissant : la froide raison re- 
prit bientôt son empire, et, dans l'espace 
d'un clin d'oeil, je vieillis d'une année 
entière ; — mon cœur devint froid, glacé, 
et je me trouvai de niveau avec la foule 
des indifférents qui pèsent sur le globe. 



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XI 




L ne faut pas antici- 
per sur les événements : 
l'empressement de com- 
muniquer au lecteur 
mon système de l'âme 
et de la bête m'a fait 
abandonner la description de mon lit 
plus tôt que je ne devais ; lorsque je Tau- 
rai terminée, je reprendrai mon voyage 
à l'endroit où je l'ai interrompu dans le 
chapitre précédent. Je vous prie seule- 
ment de vous ressouvenir que nous 
avons laissé la moitié de moi-même tenant 
le portrait de madame de Hautcastel 
tout près de la muraille, à quatre pas 



(36) 

de mon bureau. J'avais oublié, en par- 
lant de mon lit, de conseiller à tout 
homme qui le pourra d'avoir un lit 
de couleur rose et blanc : il est certain 
que les couleurs influent sur nous au 
point de nous égayer ou de nous at- 
trister suivant leurs nuances. — Le rose 
et le blanc sont deux couleurs consa- 
crées au plaisir et à la félicité. — La na- 
ture, en les donnant à la rose, lui a 
donné la couronne de l'empire de Flore ; 
et lorsque le ciel veut annoncer une 
belle journée au monde, il colore les nues 
de cette teinte charmante au lever du 
soleil. 

Un jour nous montions avec peine le 
long d'un sentier rapide : l'aimable Ro- 
salie était en avant; son agilité lui don- 
nait des ailes: nous ne pouvions la 
suivre. — Tout à coup, arrivée au som- 
met d'un tertre, elle se tourna vers nous 
pour reprendre haleine, et sourit à notre 
lenteur. — Jamais peut-être les deux cou- 



(37) 

leurs dont je fais réloge Savaient ainsi 
triomphé. — Ses joues enflammées, ses 
lèvres de corail, ses dents brillantes, son 
cou d'albâtre, sur un fond de verdure, 
frappèrent tous les regards. — Il fallut 
nous arrêter pour la contempler : je ne 
dis rien de ses yeux bleus, ni du regard 
qu'elle jeta sur nous, parce que je sor- 
tirais de mon sujet, et que d'ailleurs je 
n'y pense jamais que le moins qu'il m'est 
possible. Il me suffit d'avoir donné le 
plus bel exemple imaginable de la su- 
périorité de ces deux couleurs sur toutes 
les autres, et de leur influence sur le 
bonheur des hommes. 

Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. 
Quel sujet pourrais-je traiter qui ne fût 
insipide ? Quelle idée n'est pas effacée 
par cette idée ? — Je ne sais même quand 
je pourrai me remettre à l'ouvrage. — Si 
je le continue, et que le lecteur désire en 
voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange dis- 
tributeur des pensées, et qu'il le prie de 



(38) 

ne plus mêler l'image de ce tertre parmi 
la foule de pensées décousues qu'il me 
jette à tout instant. 

Sans cette précaution, c'en est fait de 
mon voyage. 



XII 



le tertre 



^ 1V ^^»3*^ 



XIII 




ES efforts sont vains ; 
il faut remettre la par- 
tie et séjourner ici mal- 
gré moi : c'est une étape 
militaire. 



>innitfttVr 
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£> 



XIV 




) A I dit que j'aimais 
singulièrement à médi- 
ter dans la douce cha- 
leur de mon lit, et que 
sa couleur agréable con- 
tribue beaucoup au plai- 
sir que j'y trouve. 

Pour me procurer ce plaisir, mon do- 
mestique a reçu Tordre d'entrer dans ma 
chambre une demi-heure avant celle où 
j'ai résolu de me lever. Je l'entends 
marcher légèrement et tripoter dans ma 
chambre avec discrétion, et ce bruit me 
donne l'agrément de me sentir sommeil- 
ler : plaisir délicat et inconnu de bien 
des gens. 



(40 

On est assez éveillé pour s'apercevoir 
qu'on ne Test pas tout à fait et pour cal- 
culer confusément que l'heure des affaires 
et des ennuis est encore dans le sablier 
du temps. Insensiblement mon homme 
devient plus bruyant; il est si difficile 
de se contraindre ! d'ailleurs il sait que 
l'heure fatale s'approche. — Il regarde à 
ma montre, et fait sonner les breloques 
pour m'avertir ; mais je fais la sourde 
oreille ; et, pour allonger encore cette 
heure charmante, il n'est sorte de chi- 
cane que je ne fasse à ce pauvre mal- 
heureux. J'ai cent ordres préliminaires 
à lui donner pour gagner du temps. Il 
sait fort bien que ces ordres, que je lui 
donne d'assez mauvaise humeur, ne sont 
que des prétextes pour rester au lit sans 
paraître le désirer. Il ne fait pas semblant 
de s'en apercevoir, et je lui en suis vrai- 
ment reconnaissant. 

Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes 
ressources, il s'avance au milieu de ma 
chambre, et se plante là, les bras croisés, 
dans la plus parfaite immobilité. 



(43) 

On m'avouera qu'il n'est pas possible 
de désapprouver ma pensée avec plus 
d'esprit et de discrétion : aussi je ne 
résiste jamais à cette invitation tacite ; 
j'étends les bras pour lui témoigner 
que j'ai compris, et me voilà assis. 

Si le lecteur réfléchit sur la conduite 
de mon domestique, il pourra se con- 
vaincre que, dans certaines affaires déli- 
cates, du genre de celle-ci, la simplicité 
et le bon sens valent infiniment mieux 
que l'esprit le plus adroit. J'ose assurer 
que le discours le plus étudié sur les in- 
convénients de la paresse ne me décide- 
rait pas à sortir aussi promptement de 
mon lit que le reproche muet de M. 
Joannetti. 

C'est un parfait honnête homme que 
M. Joannetti) et en même temps celui 
de tous les hommes qui convenait le plus 
à un voyageur comme moi. Il est ac- 
coutumé aux fréquents voyages de mon 
âme, et ne rit jamais des inconséquences 
de Vautre ; il la dirige même quelquefois 



(44) 

lorsqu'elle est seule ; en sorte qu'on 
pourrait dire alors qu'elle est conduite 
par deux âmes. Lorsqu'elle s'habille, 
par exemple, il m'avertit par un signe 
qu'elle est sur le point de mettre ses bas 
à l'envers, ou son habit avant sa veste. — 
Mon âme s'est souvent amusée à voir 
le pauvre Joannetti courir après la folle 
sous les berceaux de la citadelle, pour 
l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau ; 
— une autre fois son mouchoir. 

Un jour (l'avouerai-je ?), sans ce fidèle 
domestique qui la rattrapa au bas de l'es- 
calier, l'étourdie s'acheminait vers la 
cour sans épée, aussi hardiment que le 
grand maître des cérémonies portant l'au- 
guste baguette. 



XV 




ÏENS, Joannetti, lui 
dis-je, raccroche ce 
portrait." — Il m'a- 
vait aidé à le net- 
toyer, et ne se dou- 
tait non plus de tout 
ce qui a produit le chapitre du portrait 
que de ce qui se passe dans la lune. 
C'était lui qui de son propre mouve- 
ment m'avait présenté l'éponge mouillée, 
et qui, par cette démarche, en apparence 
indifférente, avait fait parcourir à mon 
âme cent millions de lieues en un instant. 
Au lieu de le remettre à sa place, il le 
tenait pour l'essuyer à son tour. — Une 



(46) 

difficulté, un problème à résoudre, lui 
donnait un air de curiosité que je re- 
marquai. — " Voyons, lui dis-je, que 
trouves-tu à redire dans ce portrait ? — 
Oh! rien, monsieur. — Mais encore?" 
Il le posa debout sur une des tablettes 
de mon bureau ; puis, s'éloignant de 
quelques pas : " Je voudrais, dit-il, que 
monsieur m'expliquât pourquoi ce por- 
trait me regarde toujours, quel que soit 
l'endroit de la chambre où je me trouve. 
Le matin, lorsque je fais le lit, sa figure 
se tourne vers moi, et si je vais à la fe- 
nêtre, elle me regarde encore et me suit 
des yeux en chemin. — En sorte, Joan- 
nettiy lui dis-je, que, si la chambre était 
pleine de monde, cette belle dame lorgne- 
rait de tout côté et tout le monde à la 
fois ? — Oh ! oui, monsieur. — Elle sou- 
rirait aux allants et aux venants tout 
comme à moi ?" — Joannetti ne répondit 
rien. — Je m'étendis dans mon fauteuil, et, 
baissant la tête, je me livrai aux médita- 
tions les plus sérieuses. — Quel trait de 



(47) 

lumière ! Pauvre amant ! tandis que tu te 
morfonds loin de ta maîtresse, auprès de 
laquelle tu es peut-être déjà remplacé ; 
tandis que tu fixes avidement tes yeux 
sur son portrait et que tu t'imagines (au 
moins en peinture) être le seul regardé, 
la perfide effigie, aussi infidèle que l'ori- 
ginal, porte ses regards sur tout ce qui 
l'entoure, et sourit à tout le monde. 

Voilà une ressemblance morale entre 
certains portraits et leur modèle, qu'au- 
cun philosophe, aucun peintre, aucun 
observateur n'avait encore aperçue. 

Je marche de découvertes en décou- 
vertes. 



ty^j* 



& 



XVI 




OANNETTI était tou- 
jours dans la même at- 
titude en attendant l'ex- 
plication qu'il m'avait 
demandée. Je sortis la 
tête des plis de mon 
habit de voyage, où je l'avais enfoncée 
pour me remettre des tristes réflexions 
que je venais de faire. — " Ne vois-tu 
pas, Joannetti, lui dis-je après un mo- 
ment de silence, et tournant mon fau- 
teuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un 
tableau étant une surface plane, les 
rayons de lumière qui partent de chaque 
point de cette surface. . . ? " Joannetti, 



(49) 

à cette explication, ouvrit tellement les 
yeux, qu'il en laissait voir la prunelle 
tout entière ; il avait en outre la bouche 
entrouverte : ces deux mouvements dans 
la figure humaine annoncent, selon le 
fameux Le Brun, le dernier période de 
rétonnement. C'était ma bête, sans 
doute, qui avait entrepris une semblable 
dissertation ; mon âme savait de reste 
que Joannetti ignore complètement ce 
que c'est qu'une surface plane, et encore 
plus ce que sont des rayons de lumière : 
la prodigieuse dilatation de ses paupières 
m'ayant fait rentrer en moi-même, je me 
remis la tête dans le collet de mon habit 
de voyage et je l'y enfonçai tellement, 
que je parvins à la cacher presque tout 
entière. 

Je résolus de dîner en cet endroit : la 
matinée était fort avancée, un pas de 
plus dans ma chambre aurait porté mon 
dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au 
bord de mon fauteuil, et, mettant les 
deux pieds sur la cheminée, j'attendis 



(50) 

patiemment le repas. — C'est une attitude 
délicieuse que celle-là : il serait, je crois, 
bien difficile d'en trouver une autre qui 
réunît autant d'avantages, et qui fût 
aussi commode pour les séjours inévi- 
tables dans un long voyage. 

Rosine, ma chienne fidèle, ne manque 
jamais de venir alors tirailler les basques 
de mon habit de voyage, pour que je la 
prenne sur moi ; elle y trouve un lit 
tout arrangé et fort commode, au som- 
met de l'angle que forment les deux 
parties de mon corps : un V consonne 
représente à merveille ma situation. Ro- 
sine s'élance sur moi, si je ne la prends 
pas assez tôt à son gré. Je la trouve 
souvent là sans savoir comment elle 
y est venue. Mes mains s'arrangent 
d'elles-mêmes de la manière la plus favo- 
rable à son bien-être, soit qu'il y ait 
une sympathie entre cette aimable bête 
et la mienne, soit que le hasard seul 
en décide ; — mais je ne crois point au 
hasard, à ce triste système, — à ce mot 



(50 

qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt 
au magnétisme ; — je croirais plutôt au 
martinisme. — Non, je n'y croirai ja- 
mais. » 

Il y a une telle réalité dans les rap- 
ports qui existent entre ces deux animaux, 
que, lorsque je mets les deux pieds sur 
la cheminée, par pure distraction ; lors- 
que l'heure du dîner est encore éloignée, 
et que je ne pense nullement à prendre 
Y'etape, toutefois Rosine, présente à ce 
mouvement, trahit le plaisir qu'elle 
éprouve en remuant légèrement la queue ; 
la discrétion la retient à sa place, et Vautre, 
qui s'en aperçoit, lui en sait gré : quoi- 
que incapables de raisonner sur la cause 
qui le produit, il s'établit ainsi entre 
elles un dialogue muet, un rapport de 
sensation très agréable, et qui ne saurait 
absolument être attribué au hasard. 



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XVII 




11*0 N ne me reproche pas 
d'être prolixe dans les dé- 
tails, c'est la manière des 
voyageurs. Lorsqu'on part 
pour monter sur le mont 
Blanc, lorsqu'on va visiter 
la large ouverture du tombeau à'Empé- 
docle> on ne manque jamais de décrire 
exactement les moindres circonstances: le 
nombre des personnes, celui des mulets, 
la quantité des provisions, l'excellent ap- 
pétit des voyageurs, tout enfin, jusqu'aux 
faux pas des montures, est soigneusement 
enregistré dans le journal, pour l'in- 
struction de l'univers sédentaire. Sur 



(53) 

ce principe, j'ai résolu de parler de ma 
chère Rosine, aimable animal que j'aime 
d'une véritable affection, et de lui con- 
sacrer un chapitre tout entier. 

Depuis six ans que nous vivons en- 
semble, il n'y a pas eu le moindre re- 
froidissement entre nous ; ou, s'il s'est 
élevé entre elle et moi quelques petites 
altercations, j'avoue de bonne foi que le 
plus grand tort a toujours été de mon 
côté, et que Rosine a toujours fait les 
premiers pas vers la réconciliation. 

Le soir, lorsqu'elle a été grondée, 
elle se retire tristement et sans murmu- 
rer : le lendemain, à la pointe du jour, 
elle est auprès de mon lit, dans une at- 
titude respectueuse; et, au moindre 
mouvement de son maître, au moindre 
signe de réveil, elle annonce sa présence 
par les battements précipités de sa queue 
sur ma table de nuit. 

Et pourquoi refuserais-je mon affec- 
tion à cet être caressant qui n'a jamais 
cessé de m'aimer depuis l'époque où 



(54) 

nous avons commencé de vivre ensem- 
ble ? Ma mémoire ne suffirait pas à 
faire rénumération des personnes qui se 
sont intéressées à moi et qui m'ont ou- 
blié. J'ai eu quelques amis, plusieurs 
maîtresses, une foule de liaisons, encore 
plus de connaissances ; — et maintenant 
je ne suis plus rien pour tout ce monde, 
qui a oublié jusqu'à mon nom. 

Que de protestations, que d'offres de 
services ! Je pouvais compter sur leur 
fortune, sur une amitié éternelle et sans 
réserve ! 

Ma chère Rosine, qui ne m'a point of- 
fert de services, me rend le plus grand 
service qu'on puisse rendre à l'huma- 
nité : elle m'aimait jadis, et m'aime en- 
core aujourd'hui. Aussi, je ne crains 
point de le dire, je l'aime avec une por- 
tion du même sentiment que j'accorde 
à mes amis. 

Qu'on en dise ce qu'on voudra. 



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XVIII 



OUS avons laissé 
Joannetti dans l'at- 
titude de l'étonne- 
ment, immobile de- 
vant moi, attendant la fin de la sublime 
explication que j'avais commencée. 

Lorsqu'il me vit enfoncer tout à coup 
la tête dans ma robe de chambre, et finir 
ainsi mon explication, il ne douta pas un 
instant que je ne fusse resté court faute 
de bonnes raisons, et de m'avoir, par 
conséquent, terrassé par la difficulté qu'il 
m'avait proposée. 

Malgré la supériorité qu'il en acqué- 
rait sur moi, il ne sentit pas le moindre 



(56) 

mouvement d'orgueil, et rie chercha 
point à profiter de son avantage. — 
Après un petit moment de silence, il 
prit le portrait, le remit à sa place, et se 
retira légèrement sur la pointe du pied. 
— Il sentait bien que sa présence était 
une espèce d'humiliation pour moi, et sa 
délicatesse lui suggéra de se retirer sans 
m'en laisser apercevoir. — Sa conduite, 
dans cette occasion, m'intéressa vive- 
ment, et le plaça toujours plus avant 
dans mon cœur. Il aura sans doute une 
place dans celui du lecteur; et s'il en 
est quelqu'un assez insensible pour la 
lui refuser après avoir lu le chapitre sui- 
vant, le ciel lui a sans doute donné un 
cœur de marbre. 



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XIX 




|> ORBLEU ! lui dis-je 
un jour, c'est pour 
la troisième fois que 
je vous ordonne 
de m'acheter une 
brosse ! Quelle tête ! quel animal ! " — 
Il ne répondit pas un mot : il n'avait 
rien répondu la veille à une pareille 
incartade. "// est si exact! " disais-je, 
je n'y concevais rien. — " Allez cher- 
cher un linge pour nettoyer mes sou- 
liers," lui dis-je en colère. Pendant 
qu'il allait, je me repentais de l'avoir 
ainsi brusqué. Mon courroux passa 
tout à fait lorsque je vis le soin avec 



(58) 

lequel il tâchait cTôter la poussière de 
mes souliers sans toucher à mes bas : 
j'appuyai ma main sur lui en signe de ré- 
conciliation. — " Quoi ! dis-je alors en 
moi-même, il y a donc des hommes qui 
décrottent les souliers des autres pour de 
l'argent ? " Ce mot d'argent fut un trait 
de lumière qui vint m'éclairer. Je me 
ressouvins tout à coup qu'il y avait long- 
temps que je n'en avais point donné à 
mon domestique. — " Joannetti, lui dis- 
je en retirant mon pied, avez- vous de 
l'argent ? " Un demi-sourire de justifi- 
cation parut sur ses lèvres à cette de- 
mande. — " Non, monsieur ; il y a huit 
jours que je n'ai pas un sou ; j'ai dé- 
pensé tout ce qui m'appartenait pour 
vos petites emplettes. — Et la brosse ? 
C'est sans doute pour cela ?" — Il sou- 
rit encore. — Il aurait pu dire à son 
maître : " Non, je ne suis point une tête 
vide, un animal, comme vous avez eu la 
cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. 
Payez-moi 23 livres 10 sous 4 deniers 



(59) 

que vous me devez, et je vous achèterai 
votre brosse." — Il se laissa maltraiter 
injustement plutôt que d'exposer son 
maître à rougir de sa colère. 

Que le ciel le bénisse ! Philosophes î 
chrétiens ! avez-vous lu ? 

"Tiens, Joannetti> lui dis-je, tiens, 
cours acheter la brosse. — Mais, mon- 
sieur, voulez-vous rester ainsi avec un 
soulier blanc et l'autre noir ? 

— Va, te dis-je, acheter la brosse; 
laisse, laisse cette poussière sur mon sou- 
lier." — Il sortit ; je pris le linge et je 
nettoyai délicieusement mon soulier 
gauche, sur lequel je laissai tomber une 
larme de repentir. 



fti i ii ii tf* rttiinnuft'ftii i & 



XX 




ES murs de ma cham- 
bre sont garnis d'es- 
tampes et de tableaux 
qui l'embellissent sin- 
^ &$i$j&r gulièrement. Je vou- 
drais de tout mon cœur les faire exami- 
ner au lecteur les uns après les autres, 
pour l'amuser et le distraire le long du 
chemin que nous devons ^encore parcou- 
rir pour arriver à mon bureau ; mais il 
est aussi impossible d'expliquer claire- 
ment un tableau que de faire un por- 
trait ressemblant d'après une description. 
Quelle émotion n'éprouverait-il pas, 
par exemple, en contemplant la première 



(6i) 

estampe qui se présente aux regards ! — 
Il y verrait la malheureuse Charlotte > 
essuyant lentement et d'une main trem- 
blante les pistolets & Albert. — De noirs 
pressentiments et toutes les angoisses de 
l'amour sans espoir et sans consolation 
sont empreints sur sa physionomie ; tan- 
dis que le froid Albert, entouré de sacs 
de procès et de vieux papiers de toute 
espèce, se tourne froidement pour sou- 
haiter un bon voyage à son ami. Com- 
bien de fois n'ai-je pas été tenté de bri- 
ser la glace qui couvre cette estampe, 
pour arracher cet Albert de sa table, 
pour le mettre en pièces, le fouler aux 
pieds ! Mais il restera toujours trop 
d'Alberts en ce monde. Quel est 
Thomme sensible qui n'a pas le sien, 
avec lequel il est obligé de vivre, et con- 
tre lequel les épanchements de l'âme, 
les douces émotions du cœur et les élans 
de l'imagination vont se briser comme 
les flots sur les rochers ? Heureux ce- 
lui qui trouve un ami dont le cœur et 



(62) 

l'esprit lui conviennent; un ami qui 
s'unisse à lui par une conformité de 
goûts, de sentiments et de connaissances ; 
un ami qui ne soit pas tourmenté par 
l'ambition ou l'intérêt ; — qui préfère 
l'ombre d'un arbre à la pompe d'une 
cour ! — Heureux celui qui possède un 
ami! 



■■wffi <new»^ * *** 



XXI 




'EN avais un : la mort 
me Ta ôté ; elle Ta saisi 
au commencement de sa 
carrière, au moment où 
son amitié était devenue 
un besoin pressant pour 
mon cœur. — Nous nous soutenions 
mutuellement dans les travaux pénibles 
de la guerre ; nous n'avions qu'une 
pipe à nous deux; nous buvions dans 
la même coupe ; nous couchions sous 
la même toile, et, dans les circonstances 
malheureuses où nous sommes, l'en- 
droit où nous vivions ensemble était 
pour nous une nouvelle patrie : je l'ai 



(64) 

vu en butte à tous les périls de la guerre, 
et d'une guerre désastreuse. — La mort 
semblait nous épargner l'un pour l'autre : 
elle épuisa mille fois ses traits autour 
de lui sans l'atteindre ; mais c'était 
pour me rendre sa perte plus sensi- 
ble. Le tumulte des armes, l'enthou- 
siasme qui s'empare de l'âme à l'aspect 
du danger, auraient peut-être empêché 
ses cris d'aller jusqu'à mon cœur. — Sa 
mort eût été utile à son pays et fu- 
neste aux ennemis : — je l'aurais moins 
regretté. — Mais le perdre au milieu 
des délices d'un quartier d'hiver ! le 
voir expirer dans mes bras au moment 
où il paraissait regorger de santé ; 
au moment où notre liaison se res- 
serrait encore dans le repos et la tran- 
quillité ! — Ah ! je ne m'en consolerai 
jamais ! Cependant sa mémoire ne vit 
plus que dans mon cœur ; elle n'existe 
plus parmi ceux qui l'environnaient et 
qui l'ont remplacé ; cette idée me rend 
plus pénible le sentiment de sa perte. 



(6 5 ) 

La nature, indifférente de même au sort 
des individus, remet sa robe brillante du 
printemps, et se pare de toute sa beauté 
autour du cimetière où il repose. Les 
arbres se couvrent de feuilles et entre- 
lacent leurs branches ; les oiseaux chan- 
tent sous le feuillage; les mouches bour- 
donnent parmi les fleurs ; tout respire 
la joie et la vie dans le séjour de la mort : 
— et le soir, tandis que la lune brille 
dans le ciel, et que je médite près de ce 
triste lieu, j'entends le grillon pour- 
suivre gaiement son chant infatigable, 
caché sous l'herbe qui couvre la tombe 
silencieuse de mon ami. La destruction 
insensible des êtres et tous les malheurs 
de Thumanité sont comptés pour rien 
dans le grand tout. — La mort d'un 
homme sensible qui expire au milieu de 
ses amis désolés, et celle d'un papillon 
que l'air froid du matin fait périr dans 
le calice d'une fleur, sont deux époques 
semblables dans le cours de la nature. 
L'homme n'est rien qu'un fantôme, une 



(66) 

ombre, une vapeur qui se dissipe dans 
les airs. . . . 

Mais l'aube matinale commence à 
blanchir le ciel ; les noires idées qui 
m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, 
. et l'espérance renaît dans mon cœur. — 
Non, celui qui inonde ainsi l'orient de 
lumière ne l'a point fait briller à mes re- 
gards pour me plonger bientôt dans la 
nuit du néant. Celui qui étendit cet 
horizon incommensurable, celui qui 
éleva ces masses énormes, dont le soleil 
dore les sommets glacés, est aussi celui 
qui a ordonné à mon cœur de battre et 
à mon esprit de penser. 

Non, mon ami n'est point entré dans 
le néant ; quelle que soit la barrière qui 
nous sépare, je le reverrai. — Ce n'est 
point sur un syllogisme que je fonde 
mon espérance. — Le vol d'un insecte 
qui traverse les airs suffit pour me per- 
suader; et souvent l'aspect de la cam- 
pagne, le parfum des airs et je ne sais 
quel charme répandu autour de moi 



(6 7 ) 

élèvent tellement mes pensées qu'une 
preuve invincible de l'immortalité entre 
avec violence dans mon âme et l'occupe 
tout entière. 



O g ^^^^^^g^^g^ > 



XXII 




EPUI S longtemps le cha- 
pitre que je viens d'écrire 
se présentait à ma plume, 
et je l'avais toujours re- 
jeté. Je m'étais promis de 
ne laisser voir dans ce livre que la face 
riante de mon âme ; mais ce projet m'a 
échappé comme tant d'autres : j'espère 
que le lecteur sensible me pardonnera 
de lui avoir demandé quelques larmes ; 
et si quelqu'un trouve quà la vérité 1 
j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, 
il peut le déchirer dans son exemplaire 
ou même jeter le livre au feu. 

I. Voyez le roman de Werther ? lettre xxxviii, 
1 2 août. 



(69) 

Il me suffit que tu le trouves selon ton 
cœur, ma chère Jenny> toi, la meilleure 
et la plus aimée des femmes : — toi, la 
meilleure et la plus aimée des sœurs ; 
c'est à toi que je dédie mon ouvrage ; 
s'il a ton approbation, il aura celle de 
tous les cœurs sensibles et délicats ; et 
si tu pardonnes aux folies qui m'échap- 
pent quelquefois malgré moi, je brave 
tous les censeurs de l'univers. 



W^ûvX^fr 



XXIII 




E ne dirai qu'un mot 
de l'estampe suivante. 

C'est la famille du 
malheureux Ugolin ex- 
pirant de faim : autour 
de lui, un de ses fils est 
étendu sans mouvement à ses pieds ; 
les autres lui tendent leurs bras affaiblis 
et lui demandent du pain, tandis que le 
malheureux père, appuyé contre une co- 
lonne de la prison, l'œil fixe et hagard, 
le visage immobile, — dans l'horrible 
tranquillité que donne le dernier période 
du désespoir, meurt à la fois de sa mort 
et de celle de tous ses enfants, et souffre 



(70 

tout ce que la nature humaine peut souf- 
frir. 

Brave chevalier à! A ssas y te voilà expi- 
rant sous cent baïonnettes, par un effort 
de courage, par un héroïsme qu'on ne 
connaît plus de nos jours ! 

Et toi qui pleures sous ces palmiers, 
malheureuse négresse ! toi qu'un barbare, 
qui sans doute n'était pas Anglais, a tra- 
hie et délaissée ; — que dis-je ? toi qu'il 
a eu la cruauté de vendre comme une 
vile esclave malgré ton amour et tes ser- 
vices, malgré le fruit de sa tendresse que 
tu portes dans ton sein, — je ne passerai 
point devant ton image sans te rendre 
l'hommage qui est dû à ta sensibilité et 
à tes malheurs ! 

Arrêtons-nous un instant devant cet 
autre tableau : c'est une jeune bergère 
qui garde toute seule son troupeau sur 
le sommet des Alpes : elle est assise sur 
un vieux tronc de sapin renversé et 
blanchi par les hivers ; ses pieds sont 



(7») " 

recouverts par les larges feuilles d'une 
touffe de cacalia, dont la fleur lilas 
s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, 
le thym, l'anémone, la centaurée, des 
fleurs de toute espèce, qu'on cultive 
avec peine dans nos serres et nos jardins, 
et qui naissent sur les Alpes dans toute 
leur beauté primitive, forment le tapis 
brillant sur lequel errent ces brebis. — 
Aimable bergère, dis-moi où se trouve 
l'heureux coin de la terre que tu habites ? 
de quelle bergerie éloignée es-tu partie 
ce matin au lever de l'aurore? — Ne 
pourrais-je y aller avec toi ? — Mais, 
hélas ! la douce tranquillité dont tu jouis 
ne tardera pas à s'évanouir : le démon 
de la guerre, non content de désoler les 
cités, va bientôt porter le trouble et 
l'épouvante jusque dans ta retraite soli- 
taire. Déjà les soldats s'avancent ; je 
les vois gravir de montagnes en mon- 
tagnes, et s'approcher des nues. — Le 
bruit du canon se fait entendre dans le 



(73) 

séjour élevé du tonnerre. — Fuis, ber- 
gère, presse ton troupeau, cache-toi dans 
les antres les plus reculés et les plus 
sauvages : il n'est plus de repos sur cette 
triste terre. 



XXIV 




E ne sais comment cela 
m'arrive ; depuis quel- 
que temps mes chapi- 
tres finissent toujours 
sur un ton sinistre. 
En vain je fixe en les 
commençant mes regards sur quelque 
objet agréable, — en vain je m'embarque 
par le calme, j'essuie bientôt une bour- 
rasque qui me fait dériver. — Pour met- 
tre fin à cette agitation qui ne me laisse 
pas le maître de mes idées, et pour apai- 
ser les battements de mon cœur que 
tant d'images attendrissantes ont trop 
agité, je ne vois d'autre remède qu'une 



(75) 

dissertation. — Oui, je veux mettre ce 
morceau de glace sur mon cœur. 

Et cette dissertation sera sur la pein- 
ture ; car, de disserter sur tout autre 
objet, il n'y a point moyen. Je ne puis 
descendre tout à fait du point où j'étais 
monté tout à l'heure : d'ailleurs, c'est le 
dada de mon oncle Tobie. 

Je voudrais dire, en passant, quelques 
mots sur la question de la prééminence 
entre l'art charmant de la peinture et 
celui de la musique : oui, je veux mettre 
quelque chose dans la balance, ne fût-ce 
qu'un grain de sable, un atome. 

On dit en faveur du peintre qu'il 
laisse quelque chose après lui ; ses ta- 
bleaux lui survivent et éternisent sa 
mémoire. 

On répond que les compositeurs en 
musique laissent aussi des opéras et des 
concerts ; — mais la musique est assujet- 
tie à la mode, et la peinture ne l'est pas. 

Les morceaux de musique qui atten- 
drissaient nos aïeux sont ridicules pour 



(76) 

les amateurs de nos jours, et on les 
place dans, les opéras bouffons, pour 
faire rire les neveux de ceux qu'ils fai- 
saient pleurer autrefois. 

Les tableaux de Raphaël enchanteront 
notre postérité comme ils ont ravi nos 
ancêtres. 

Voilà mon grain de sable. 



flr^i^**: 



<TW*^ ^ ^J 



XXV 




AIS que m'importe 
à moi, me dit un 
jour madame de 
Haut cas tel y que la 
musique de Cheru- 
bini ou de Cimarosa diffère de celle de 
leurs prédécesseurs ? — Que m'importe 
que l'ancienne musique me fasse rire, 
pourvu que la nouvelle m'attendrisse 
délicieusement ? — Est-il donc néces- 
saire à mon bonheur que mes plaisirs 
ressemblent à ceux de ma trisaïeule? 
Que me parlez-vous de peinture ? d'un 
art qui n'est goûté que par une classe 
très peu nombreuse de personnes, tandis 



(78) 

que la musique enchante tout ce qui res- 
pire?" 

Je ne sais pas trop, dans ce moment, 
ce qu'on pourrait répondre à cette ob- 
servation, à laquelle je ne m'attendais pas 
en commençant ce chapitre. 

Si je l'avais prévue, peut-être je n'au- 
rais pas entrepris cette dissertation. Et 
qu'on ne prenne point ceci pour un tour 
de musicien. — Je ne le suis point, sur 
mon honneur ; — non, je ne suis pas mu- 
sicien ; j'en atteste le ciel et tous ceux qui 
m'ont entendu jouer du violon. 

Mais, en supposant le mérite de l'art 
égal de part et d'autre, il ne faudrait pas 
se presser de conclure du mérite de l'art 
au mérite de l'artiste. — On voit des en- 
fants toucher du clavecin en grands maî- 
tres ; on n'a jamais vu un bon peintre 
de douze ans. La peinture, outre le 
goût et le sentiment, exige une tête pen- 
sante, dont les musiciens peuvent se 
passer. On voit tous les jours des 
hommes sans tête et sans cœur tirer 



(79) 

d'un violon, d'une harpe, des sons ravis- 
sants. 

On peut élever la bête humaine à 
toucher du clavecin ; et lorsqu'elle est 
élevée par un bon maître, l'âme peut 
voyager tout à son aise, tandis que les 
doigts vont machinalement tirer des 
sons dont elle ne se mêle nullement. — 
On ne saurait, au contraire, peindre la 
chose du monde la plus simple sans que 
l'âme y emploie toutes ses facultés. 

Si cependant quelqu'un s'avisait de 
distinguer entre la musique de compo- 
sition et celle d'exécution, j'avoue qu'il 
m'embarrasserait un peu. Hélas ! si tous 
les faiseurs de dissertations étaient de 
bonne foi, c'est ainsi qu'elles finiraient 
toutes. — En commençant l'examen 
d'une question, on prend ordinairement 
le ton dogmatique, parce qu'on est dé- 
cidé en secret, comme je l'étais réellement 
pour la peinture, malgré mon hypocrite 
impartialité ; mais la discussion réveille 
l'objection, — et tout finit par le doute. 



&^^ * *rfl&mf*^^ 



XXVI 




AINTENANT 
que je suis plus tran- 
quille, je vais tâ- 
cher de parler sans 
émotion des deux 
portraits qui suivent le tableau de la Ber- 
gère des Alpes. 

Raphaël ! ton portrait ne pouvait être 
peint que par toi-même. Quel autre eût 
osé F entreprendre ? — Ta figure ouverte, 
sensible, spirituelle, annonce ton carac- 
tère et ton génie. 

Pour complaire à ton ombre, j'ai 
placé auprès de toi le portrait de ta maî- 
tresse, à qui tous les hommes de tous 



(81) 

les siècles demanderont éternellement 
compte des ouvrages sublimes dont ta 
mort prématurée a privé les arts. 

Lorsque j'examine le portrait de Ra- 
phaël, je me sens pénétré d'un respect 
presque religieux pour ce grand homme 
qui, à la fleur de l'âge, avait surpassé 
toute l'antiquité, dont les tableaux font 
l'admiration et le désespoir des artistes 
modernes. — Mon âme, en l'admirant, 
éprouve un mouvement d'indignation 
contre cette Italienne qui préféra son 
amour à son amant, et qui éteignit dans 
son sein ce flambeau céleste, ce génie 
divin. 

Malheureuse ! ne savais-tu donc pas 
que Raphaël avait annoncé un tableau 
supérieur à celui de la Transfiguration ? 
— Ignorais-tu que tu serrais dans tes 
bras le favori de la nature, le père de 
l'enthousiasme, un génie sublime, un 
dieu ? 

Tandis que mon âme fait ces obser- 
vations, sa compagne, en fixant un œil 



(82) 

attentif sur la figure ravissante de cette 
funeste beauté, se sent toute prête à lui 
pardonner la mort de Raphaël. 

En vain mon âme lui reproche son 
extravagante faiblesse, elle n'est point 
écoutée. — Il s'établit entre ces deux 
dames, dans ces sortes d'occasions, un 
dialogue singulier qui finit trop souvent 
à l'avantage du mauvais principe, et dont 
je réserve un échantillon pour un autre 
chapitre. 



Nl l M. I LrfKVrTM| l 1 J tf yffM l / \ 



XXVII 




ES estampes et les ta- 
bleaux dont je viens 
de parler pâlissent et 
disparaissent au pre- 
mier coup d'œil qu'on 
jette sur le tableau suivant : les ouvrages 
immortels de Raphaël, de Corrige et de 
toute T Ecole d'Italie ne soutiendraient 
pas le parallèle. Aussi je le garde tou- 
jours pour le dernier morceau, pour la 
pièce de réserve, lorsque je procure à 
quelques curieux le plaisir de voyager 
avec moi ; et je puis assurer que, depuis 
que je fais voir ce tableau sublime aux 
connaisseurs et aux ignorants, aux gens 



(84) . 

du monde, aux artisans, aux femmes et 
aux enfants, aux animaux mêmes, j'ai 
toujours vu les spectateurs quelconques 
donner, chacun à sa manière, des signes 
de plaisir et d'étonnement : tant la na- 
ture y est admirablement rendue ! 

Eh ! quel tableau pourrait-on vous 
présenter, messieurs ; quel spectacle 
pourrait-on mettre sous vos yeux, mes- 
dames, plus sûr de votre suffrage que la 
fidèle représentation de vous-mêmes ? 
Le tableau dont je parle est un miroir, 
et personne jusqu'à présent ne s'est 
avisé de le critiquer; il est, pour tous 
ceux qui le regardent, un tableau parfait 
auquel il n'y a rien à redire. 

On conviendra sans doute qu'il doit 
être compté pour une des merveilles de 
la contrée où je me promène. 

Je passerai sous silence le plaisir 
qu'éprouve le physicien méditant sur les 
étranges phénomènes de la lumière qui 
représente tous les objets de la nature sur 
cette surface polie. Le miroir présente 



(85) 

au voyageur sédentaire mille réflexions 
intéressantes, mille observations qui le 
rendent un objet utile et précieux. 

Vous que l'amour a tenu ou tient en- 
core sous son empire, apprenez que c'est 
devant un miroir qu'il aiguise ses traits 
et médite ses cruautés ; c'est là qu'il 
répète ses manœuvres, qu'il étudie ses 
mouvements, qu'il se prépare d'avance 
à la guerre qu'il veut déclarer ; c'est là 
qu'il s'exerce aux doux regards, aux 
petites mines, aux bouderies savantes, 
comme un acteur s'exerce en face de lui- 
même avant de se présenter en public. 
Toujours impartial et vrai, un miroir 
renvoie aux yeux du spectateur les roses 
de la jeunesse et les rides de l'âge sans 
calomnier et sans flatter personne. — 
Seul entre tous les conseillers des grands, 
il leur dit constamment la vérité. 

Cet avantage m'avait fait désirer l'in- 
vention d'un miroir moral, où tous les 
hommes pourraient se voir avec leurs 
vices et leurs vertus. Je songeais même 



(86)' 

à proposer un prix à quelque académie 
pour cette découverte, lorsque de mûres 
réflexions m'en ont prouvé l'inutilité. 

Hélas ! il est si rare que la laideur se 
reconnaisse et casse le miroir! En vain 
les glaces se multiplient autour de nous, 
et réfléchissent avec une exactitude géo- 
métrique la lumière et la vérité : au mo- 
ment où les rayons vont pénétrer dans 
notre œil et nous peindre tels que nous 
sommes, l'amour-propre glisse son prisme 
trompeur entre nous et notre image, et 
nous présente une divinité. 

Et de tous les prismes qui ont existé, 
depuis le premier qui sortit des mains 
de l'immortel Newton, aucun n'a pos- 
sédé une force de réfraction aussi puis- 
sante et ne produit des couleurs aussi 
agréables et aussi vives que le prisme de 
l'amour-propre. 

Or, puisque les miroirs communs an- 
noncent en vain la vérité, et que chacun 
est content de sa figure ; puisqu'ils ne 
peuvent faire connaître aux hommes 



(87) 

leurs imperfections physiques, à quoi 
servirait mon miroir moral ? Peu de 
monde y jetterait les yeux, et personne 
ne s'y reconnaîtrait, excepté les philo- 
sophes. — J'en doute même un peu. 

En prenant le miroir pour ce qu'il 
est, j'espère que personne ne me blâ- 
mera de l'avoir placé au-dessus de tous 
les tableaux de l'Ecole d'Italie. Les 
dames, dont le goût ne saurait être faux, 
et dont la décision doit tout régler, jet- 
tent ordinairement leur premier coup 
d'oeil sur ce tableau lorsqu'elles entrent 
dans un appartement. 

J'ai vu mille fois des dames, et même 
des damoiseaux, oublier au bal leurs 
amants ou leurs maîtresses, la danse et 
tous les plaisirs de la fête, pour contem- 
pler avec une complaisance marquée ce 
tableau enchanteur, — et l'honorer même 
de temps à autre d'un coup d'oeil au mi- 
lieu de la contredanse la plus animée. 

Qui pourrait donc lui disputer le rang 
que je lui accorde parmi les chefs-d'œu- 
vre de l'art d'Apelles ? 



XXVIII 




'ÉTAIS enfin arrivé 
tout près de mon bu- 
reau ; déjà même, en 
allongeant le bras, j'au- 
rais pu en toucher l'an- 
gle le plus voisin de moi, 
lorsque je me vis au moment de voir 
détruire le fruit de tous mes travaux et de 
perdre la vie. — Je devrais passer sous 
silence l'accident qui m'arriva, pour ne 
pas décourager les voyageurs ; mais il 
est si difficile de verser dans la chaise de 
poste dont je me sers, qu'on sera forcé 
de convenir qu'il faut être malheureux 
au dernier point, — aussi malheureux que 



(89) 

je le suis, pour courir un semblable dan- 
ger. Je me trouvais étendu par terre, 
complètement versé et renversé ; et cela 
si vite, si inopinément, que j'aurais été 
tenté de révoquer en doute mon mal- 
heur, si un tintement dans la tête et une 
violente douleur à l'épaule gauche ne 
m'en avaient trop évidemment prouvé 
l'authenticité. 

Ce fut encore un mauvais tour de ma 
moitié. — Effrayé par la voix d'un pauvre 
qui demanda tout à coup l'aumône à 
ma porte, et par les aboiements de Ro- 
sine y elle fit tourner brusquement mon 
fauteuil avant que mon âme eût le temps 
de l'avertir qu'il manquait une brique 
derrière ; l'impulsion fut si violente, que 
ma chaise de poste se trouva absolu- 
ment hors de son centre de gravité et se 
renversa sur moi. 

Voici, je l'avoue, une des occasions où 
j'ai eu le plus à me plaindre de mon 
âme ; car, au lieu d'être fâchée de l'ab- 
sence qu'elle venait de faire, et de tancer 



(9°) 

sa compagne sur sa précipitation, elle 
s'oublia au point de partager le ressen- 
timent le plus animal> et de maltraiter 
de paroles ce pauvre innocent. — " Fai- 
néant, allez travailler! " lui dit-elle (apos- 
trophe exécrable, inventée par l'avare 
et cruelle richesse !) " Monsieur , dit-il 
alors pour m'attendrir, je suis de Cham- 
b'ery. . . — Tant pis pour vous. — Je suis 
Jacques ; c'est moi que vous avez vu a la 
campagne ; c'est moi qui menais les mou- 
tons aux champs. . . — Que venez-vous 
faire ici ? " — Mon âme commençait à 
se repentir de la brutalité de mes pre- 
mières paroles. — Je crois même qu'elle 
s'en était repentie un instant avant de 
les laisser échapper. C'est ainsi que, 
lorsqu'on rencontre inopinément dans 
sa course un fossé ou un bourbier, on le 
voit, mais on n'a plus le temps de l'évi- 
ter. 

Rosine acheva de me ramener au bon 
sens et au repentir: elle avait reconnu 
Jacques, qui avait souvent partagé son 



(90 

pain avec elle, et lui témoignait, par ses 
caresses, son souvenir et sa reconnais- 
sance. 

Pendant ce temps, Joannetti, ayant 
rassemblé les restes de mon dîner, qui 
étaient destinés pour le sien, les donna 
sans hésiter à Jacques. 

Pauvre Joannetti ! 

C'est ainsi que, dans mon voyage, je 
vais prenant des leçons de philosophie 
et d'humanité de mon domestique et de 
mon chien. 



'^ù^f^-O 




XXIX 



VA NT d'aller plus 
loin, je veux détruire 
un doute qui pourrait 
s'être introduit dans 
l'esprit de mes lec- 
teurs. 
Je ne voudrais pas, pour tout au 
monde, qu'on me soupçonnât d'avoir 
entrepris ce voyage uniquement pour 
ne savoir que faire, et forcé, en quelque 
manière, par les circonstances : j'avoue 
ici, et jure par tout ce qui m'est cher, 
que j'avais le dessein de l'entreprendre 
longtemps avant l'événement qui m'a 
fait perdre ma liberté pendant quarante- 



(93) 

deux jours. Cette retraite forcée ne fut 
qu'une occasion de me mettre en route 
plus tôt. 

Je sais que la protestation gratuite 
que je fais ici paraîtra suspecte à cer- 
taines personnes ; — mais je sais aussi 
que les gens soupçonneux ne liront pas 
ce livre : — ils ont assez d'occupation 
chez eux et chez leurs amis ; ils ont 
bien d'autres affaires : — et les bonnes 
gens me croiront. 

Je conviens cependant que j'aurais 
préféré m'occuper de ce voyage dans un 
autre temps, et que j'aurais choisi, pour 
l'exécuter, le carême plutôt que le car- 
naval : toutefois, des réflexions philoso- 
phiques, qui me sont venues du ciel, 
m'ont beaucoup aidé à supporter la pri- 
vation des plaisirs que Turin présente 
en foule dans ces moments de bruit et 
d'agitation. — Il est très sûr, me disais- 
je, que les murs de ma chambre ne sont 
pas aussi magnifiquement décorés que 
ceux d'une salle de bal : le silence de 



(94) 

ma cabine ne vaut pas l'agréable bruit de 
la musique et de la danse ; mais, parmi 
les brillants personnages qu'on rencontre 
dans ces fêtes, il en est certainement de 
plus ennuyés que moi. 

Et pourquoi m'attacherais-je à consi- 
dérer ceux qui sont dans une situation 
plus agréable, tandis que îe monde four- 
mille de gens plus malheureux que je ne 
le suis dans la mienne ? — Au lieu de 
me transporter par l'imagination dans ce 
superbe casin, où tant de beautés sont 
éclipsées par la jeune Eugénie, pour me 
trouver heureux je n'ai qu'à m'arrêter 
un instant le long des rues qui y con- 
duisent. — Un tas d'infortunés, couchés 
à demi nus sous les portiques de ces 
appartements somptueux, semblent près 
d'expirer de froid et de misère. — Quel 
spectacle ! Je voudrais que cette page 
de mon livre fût connue de tout l'uni- 
vers ; je voudrais qu'on sût que, dans 
cette ville, où tout respire l'opulence, 
pendant les nuits les plus froides de 



(95) 

l'hiver, une foule de malheureux dor- 
ment à découvert, la tête appuyée sur 
une borne ou sur le seuil d'un palais. 

Ici, c'est un groupe d'enfants serrés 
les uns contre les autres pour ne pas 
mourir de froid. — Là, c'est une femme 
tremblante et sans voix pour se plaindre. 
— Les passants vont et viennent, sans 
être émus d'un spectacle auquel ils sont 
accoutumés. — Le bruit des carrosses, 
la voix de l'intempérance, les sons ravis- 
sants de la musique, se mêlent quelque- 
fois aux cris de ces malheureux, et for- 
ment une horrible dissonnance. 




XXX 



ELU! qui se presserait de 
juger une ville d'après le 
chapitre précédent se trom- 
perait fort. J'ai parlé des 
pauvres qu'on y trouve, de 
leurs cris pitoyables, et de l'indifférence 
de certaines personnes à leur égard ; 
mais je n'ai rien dit de la foule d'hommes 
charitables qui dorment pendant que les 
autres s'amusent, qui se lèvent à la 
pointe du jour, et vont secourir l'infor- 
tune sans témoin et sans ostentation. — 
Non, je ne passerai pas cela sous silence: 
— je veux l'écrire sur le revers de la 
page que tout V univers doit lire. 



(97) 

Après avoir ainsi partagé leur fortune 
avec leurs frères, après avoir versé le 
baume dans ces cœurs froissés par la 
douleur, ils vont dans les églises, tandis 
que le vice fatigué dort sur Tédredon, 
offrir à Dieu leurs prières et le remercier 
de ses bienfaits : la lumière de la lampe 
solitaire combat encore dans le temple 
celle du jour naissant, et déjà ils sont 
prosternés au pied des autels ; — et 
T Eternel, irrité de la dureté et de l'ava- 
rice des hommes, retient sa foudre prête 
à frapper ! 



^,f» , ^^^ w ^ l i v x. -ft 




XXXI 



'AI voulu dire quel- 
que chose de ces mal- 
heureux dans mon 
voyage, parce que 
Tidée de leur misère 
est souvent venue me 
distraire en chemin. Quelquefois, frappé 
de la différence de leur situation et de la 
mienne, j'arrêtais tout à coup ma ber- 
line, et ma chambre me paraissait prodi- 
gieusement embellie. Quel luxe inutile ! 
Six chaises ! deux tables ! un bureau ! 
un miroir ! quelle ostentation ! Mon 
lit surtout, mon lit couleur de rose et 
blanc, et mes deux matelas, me sem- 



(99) 

blaient défier la magnificence et la mol- 
lesse des monarques de l'Asie. — Ces ré- 
flexions me rendaient indifférents les 
plaisirs qu'on m'avait défendus : et, de 
réflexions en réflexions, mon accès de 
philosophie devenait tel, que j'aurais vu 
un bal dans la chambre voisine, que 
j'aurais entendu le son des violons et 
des clarinettes, sans remuer de ma place ; 
— j'aurais entendu de mes deux oreilles 
la voix mélodieuse de Marchesini, cette 
voix qui m'a si souvent mis hors de moi- 
même, — oui, je l'aurais entendue sans 
m'ébranler : — bien plus, j'aurais regardé 
sans la moindre émotion la plus belle 
femme de Turin, Eugénie elle-même, 
parée de la tête aux pieds par les mains 
de mademoiselle Rapous. 1 — Cela n'est 
cependant pas bien sûr. 

i. Fameuse marchande de modes à l'époque du 
Voyage autour de ma chambre. 



XXXII 




AIS, permettez-moi 
de vous le deman- 
der, messieurs, vous 
amusez-vous autant 
qu'autrefois au bal 
et à la comédie ? — Pour moi, je vous 
l'avoue, depuis quelque temps toutes les 
assemblées nombreuses m'inspirent une 
certaine terreur. — J'y suis assailli par 
un songe sinistre. — En vain je fais mes 
efforts pour le chasser, il revient tou- 
jours, comme celui à'Athalie. — C'est 
peut-être parce que l'âme, inondée au- 
jourd'hui d'idées noires et de tableaux 
déchirants, trouve partout des sujets de 



(loi) 

tristesse, comme un estomac vicié con- 
vertit en poisons les aliments les plus 
sains. — Quoi qu'il en soit, voici mon 
songe : — Lorsque je suis dans une de ces 
fêtes, au milieu de cette foule d'hommes 
aimables et caressants qui dansent, qui 
chantent, — qui pleurent aux tragédies, 
qui n'expriment que la joie, la franchise 
et la cordialité, je me dis: — Si dans 
cette assemblée polie, il entrait tout à coup 
un ours blanc, un philosophe, un tigre, 
ou quelque autre animal de cette espèce, 
et que, montant à l'orchestre, il s'écriât 
d'une voix forcenée : — " Malheureux 
humains ! écoutez la vérité qui vous 
parle par ma bouche : vous êtes oppri- 
més, tyrannisés ; vous êtes malheureux ; 
vous vous ennuyez. — Sortez de cette 
léthargie ! 

"Vous, musiciens, commencez par bri- 
ser ces instruments sur vos têtes ; que 
chacun s'arme d'un poignard : ne pen- 
sez plus désormais aux délassements et 
aux fêtes ; montez aux loges, égorgez 



( io2 ) 

tout le monde ; que les femmes trempent 
aussi leurs mains timides dans le sang ! 

" Sortez, vous êtes libres ; arrachez 
votre roi de son trône, et votre Dieu de 
son sanctuaire ! " 

— Eh bien, ce que le tigre a dit, com- 
bien de ces hommes charmants l'exécu- 
teront ? — Combien peut-être y pensaient 
avant qu'il entrât ? Qui le sait ? — Est- 
ce qu'on ne dansait pas à Paris il y a cinq 
ans? 1 

cc Joannetti, fermez les portes et les 
fenêtres. — Je ne veux plus voir la lu- 
mière ; qu'aucun homme n'entre dans 
ma chambre ; — mettez mon sabre à la 
portée de ma main, — sortez vous-même, 
et ne reparaissez plus devant moi." 

i. On voit que ce chapitre fut écrit en 1794 ; il 
est aisé de s'apercevoir en lisant cet ouvrage qu'il fut 
laissé et repris. 



»fe55pe^^^^^^^^ > 



XXXIII 



ON, non, reste, Joan- 
netti ; reste, pauvre 
garçon ; et toi aussi, 
ma Rosine; toi qui 
devines mes peines et qui les adoucis 
par tes caresses ; viens, ma Rosine, viens. 
— V consonne et séjour." 




^^ * *rfl&m/*^-* 



XXXIV 




A chute de ma chaise 
de poste a rendu 
le service au lecteur 
de raccourcir mon 
voyage d'une bonne 
douzaine de chapitres, parce qu'en me re- 
levant je me trouvai vis-à-vis et tout 
près de mon bureau, et que je ne fus 
plus à temps de faire des réflexions sur 
le nombre d'estampes et de tableaux 
que j'avais encore à parcourir, et qui au- 
raient pu allonger mes excursions sur 
la peinture. 

En laissant donc sur la droite les por- 
traits de Raphaël et de sa maîtresse, le 



<»5) 

chevalier à'Assas et la Bergère des Alpes, 
et longeant sur la gauche du côté de la 
fenêtre, on découvre mon bureau : c'est 
le premier objet et le plus apparent qui 
se présente aux regards du voyageur, en 
suivant la route que je viens d'indi- 
quer. 

Il est surmonté de quelques tablet- 
tes servant de bibliothèque ; — le tout 
est couronné par un buste qui ter- 
mine la pyramide, et c'est l'objet qui 
contribue le plus à l'embellissement du 
pays. 

En tirant le premier tiroir à droite, on 
trouve une écritoire, du papier de toute 
espèce, des plumes toutes taillées, de la 
cire à cacheter. — Tout cela donnerait 
l'envie d'écrire à l'être le plus indolent. 
— Je suis sûr, ma chère Jenny, que si 
tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, 
tu répondrais à la lettre que je t'écrivis 
l'an passé. — Dans le tiroir correspon- 
dant gisent confusément entassés les ma- 
tériaux de l'histoire attendrissante de la 



( io6 ) 

prisonnière de Pignerol, que vous lirez 
bientôt, mes chers amis, 1 

Entre ces deux tiroirs est un enfonce- 
ment où je jette les lettres à mesure que 
je les reçois : on trouve là toutes celles 
que j'ai reçues depuis dix ans ; les plus 
anciennes sont rangées, selon leurs dates, 
en plusieurs paquets : les nouvelles sont 
pêle-mêle ; il m'en reste plusieurs qui 
datent de ma première jeunesse. 

Quel plaisir de revoir dans ces lettres 
les situations intéressantes de nos jeunes 
années, d'être transportés de nouveau 
dans ces temps heureux que nous ne 
reverrons plus ! 

Ah ! mon cœur est plein ! comme il 
jouit tristement lorsque mes yeux par- 
courent les lignes tracées par un être 
qui n'existe plus ! Voilà ses caractères, 
c'est son cœur qui conduisait sa main, 
c'est à moi qu'il écrivait cette lettre, et 

i. L'auteur n'a pas tenu parole; et si quelque 
chose a paru sous ce titre, l'auteur du Voyage autour 
de ma chambre déclare qu'il n'y entre pour rien. 



( io7) 

cette lettre est tout ce qui me reste de 
lui ! 

Lorsque je porte la main dans ce ré- 
duit, il est rare que je m'en tire de toute 
la journée. C'est ainsi que le voyageur 
traverse rapidement quelques provinces 
d'Italie, en faisant à la hâte quelques ob- 
servations superficielles, pour se fixer à 
Rome pendant des mois entiers. — C'est 
la veine la plus riche de la mine que 
j'exploite. Quel changement dans mes 
idées et dans mes sentiments ! quelle 
différence dans mes amis ! Lorsque je 
les examine alors et aujourd'hui, je les 
vois mortellement agités pour des pro- 
jets qui ne les touchent plus maintenant. 
Nous regardions comme un très grand 
malheur un événement ; mais la fin de 
la lettre manque, et l'événement est 
complètement oublié : je ne puis savoir 
de quoi il était question. — Mille pré- 
jugés nous assiégeaient ; le monde et les 
hommes nous étaient totalement incon- 
nus ; mais aussi quelle chaleur dans notre 



(!08) 

commerce ! quelle liaison intime ! quelle 
confiance sans bornes ! 

Nous étions heureux par nos erreurs. 
— Et maintenant : — Ah ! ce n'est pas 
cela ; il nous a fallu lire, comme les au- 
tres, dans le cœur humain ; — et la vé- 
rité, tombant au milieu de nous comme 
une bombe, a détruit pour toujours le 
palais enchanté de l'illusion. 



^gË^g^ ^ ^^^^gË^ » 



XXXV 



L ne tiendrait qu'à 
moi de faire un cha- 
pitre sur cette rose 
sèche que voilà, si 
le sujet en valait la 
peine : c'est une fleur 
du carnaval de Tannée dernière. J'allai 
moi-même la cueillir dans les serres du 
Valentiri) et le soir, une heure avant le 
bal, plein d'espérance et dans une agréa- 
ble émotion, j'allai la présenter à ma- 
dame de Hautcastel. Elle la prit, — la 
posa sur sa toilette, sans la regarder et 
sans me regarder moi-même. — Mais 
comment aurait-elle fait attention à moi ! 




(MO) 

elle était occupée à se regarder elle- 
même. Debout devant un grand miroir, 
toute coiffée, elle mettait la dernière 
main à sa parure : elle était si fort pré- 
occupée, son attention était si totalement 
absorbée par des rubans, des gazes et 
des pompons de toute espèce amoncelés 
devant elle, que je n'obtins pas même 
un regard, un signe. — Je me résignai : 
je tenais humblement des épingles toutes 
prêtes, arrangées dans ma main; mais 
son carreau se trouvant plus à sa portée, 
elle les prenait à son carreau, — et si 
j'avançais la main, elle les prenait de ma 
main — indifféremment ; — et pour les 
prendre elle tâtonnait, sans ôter les yeux 
de son miroir, de crainte de se perdre de 
vue. 

Je tins quelque temps un second mi- 
roir derrière elle, pour lui faire mieux 
juger de sa parure ; et sa physionomie 
se répétant d'un miroir à l'autre, je vis 
alors une perspective de coquettes, dont 
aucune ne faisait attention à moi. Enfin, 



(m.) 

l'avouerai-je ? nous faisions, ma rose et 
moi, une fort triste figure. 

Je finis par perdre patience, et ne 
pouvant plus résister au dépit qui me 
dévorait, je posai le miroir que je tenais 
à ma main, et je sortis d'un air de colère, 
et sans prendre congé. 

" Vous en allez-vous ? " me dit-elle en 
se tournant de ce côté pour voir sa taille 
de profil. — Je ne répondis rien ; mais 
j'écoutai quelque temps à la porte, pour 
savoir l'effet qu'allait produire ma brus- 
que sortie. — " Ne voyez-vous pas, disait- 
elle à sa femme de chambre, après un 
moment de silence, ne voyez-vous pas que 
ce caraco est beaucoup trop large pour ma 
taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire 
une bas te avec des épingles ? " 1 

Comment et pourquoi cette rose sèche 
se trouve là sur une tablette de mon bu- 
reau, c'est ce que je ne vous dirai cer- 

i. Terme national employé en badinant pour 
rempli. 



(112) 

tainement pas, parce que 'j'ai déclaré 
qu'une rose sèche ne méritait pas un 
chapitre. 

Remarquez bien, mesdames, que je ne 
fais aucune réflexion sur l'aventure de 
la rose sèche. Je ne dis pas que madame 
de Hautcastel ait bien ou mal fait de me 
préférer sa parure, ni que j'eusse le droit 
d'être reçu autrement. 

Je me garde encore avec plus de soin 
d'en tirer des conséquences générales sur 
la réalité, la force et la durée de l'affec- 
tion des dames pour leurs amis. — Je 
me contente de jeter ce chapitre (puis- 
que c'en est un), de le jeter, dis-je, dans 
le monde, avec le reste du voyage, sans 
l'adresser à personne, et sans le recom- 
mander à personne. 

Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, 
messieurs : c'est de vous mettre bien 
dans l'esprit qu'un jour de bal votre 
maîtresse n'est plus à vous. 

Au moment où la parure commence, 



e»3) 

l'amant n'est plus qu'un mari, et le bal 
seul devient l'amant. 

Tout le monde sait du reste ce que 
gagne un mari à vouloir se faire aimer 
par force; prenez donc votre mal en 
patience et en riant. 

Et ne vous faites pas illusion, mon- 
sieur : si Ton vous voit avec plaisir au 
bal, ce n'est point en votre qualité 
d'amant, car vous êtes un mari ; c'est 
parce que vous faites partie du bal, et 
que vous êtes, par conséquent, une frac- 
tion de sa nouvelle conquête ; vous 
êtes une décimale d'amant : ou bien, 
peut-être, c'est parce que vous dansez 
bien, et que vous la ferez briller : enfin, 
ce qu'il peut y avoir de plus flatteur pour 
vous dans le bon accueil qu'elle vous 
fait, c'est qu'elle espère qu'en déclarant 
pour son amant un homme de mérite 
comme vous, elle excitera la jalousie de 
ses compagnes ; sans cette considéra- 
tion, elle ne vous regarderait seulement 
pas. 



("4) 

Voilà donc qui est entendu ; il faudra 
vous résigner et attendre que votre rôle 
de mari soit passé. — J'en connais plus 
d'un qui voudrait en être quitte à si bon 
marché. 



^*^^1 l i^w^ fr 



XXXVI 




•'AI promis un dialogue 
entre mon âme et l'au- 
tre ; mais il est certains 
chapitres qui m'échap- 
pent, ou plutôt il en 
est d'autres qui coulent 
de ma plume comme malgré moi, et qui 
déroutent mes projets : de ce nombre est 
celui de ma bibliothèque, que je ferai le 
plus court possible. Les quarante-deux 
jours vont finir, et un espace de temps 
égal ne suffirait pas pour achever la de- 
scription du riche pays où je voyage si 
agréablement. 

Ma bibliothèque donc est composée 



(n6) 

de romans, puisqu'il faut vous le dire, 
— oui, de romans, et de quelques poètes 
choisis. 

Comme si je n'avais pas assez de mes 
maux, je partage encore volontairement 
ceux de mille personnages imaginaires, 
et je les sens aussi vivement que les 
miens : que de larmes n'ai-je pas ver- 
sées pour cette malheureuse Clarisse et 
pour l'amant de Charlotte ! 

Mais si je cherche ainsi de feintes af- 
flictions, je trouve, en revanche, dans ce 
monde imaginaire, la vertu, la bonté, le 
désintéressement, que je n'ai pas encore 
trouvés réunis dans le monde réel où 
j'existe. — J'y trouve une femme comme 
je la désire, sans humeur, sans légèreté, 
sans détour : je ne dis rien de la beauté ; 
on peut s'en fier à mon imagination : je 
la fais si belle, qu'il n'y a rien à redire. 
Ensuite, fermant le livre qui ne répond 
plus à mes idées, je la prends par la main, 
et nous parcourons ensemble un pays 
mille fois plus délicieux que celui d'Eden. 



("7) 

Quel peintre pourrait représenter le pay- 
sage enchanté où j'ai placé la divinité de 
mon cœur? et quel poète pourra jamais 
décrire les sensations vives et variées 
que j'éprouve dans ces régions enchan- 
tées ? 

Combien de fois n'ai-je pas maudit ce 
Cleveland, qui s'embarque à tout instant 
dans de nouveaux malheurs qu'il pour- 
rait éviter ! — Je ne puis souffrir ce livre 
et cet enchaînement de calamités ; mais 
si je l'ouvre par distraction, il faut que 
je le dévore jusqu'à la fin. 

Comment laisser ce pauvre homme 
chez les Abaquis? que deviendrait-il 
avec ces sauvages ? J'ose encore moins 
l'abandonner dans l'excursion qu'il fait 
pour sortir de sa captivité. 

Enfin, j'entre tellement dans ses peines, 
je m'intéresse si fort à lui et à sa famille 
infortunée, que l'apparition inattendue 
des féroces Ruintons me fait dresser les 
cheveux : une sueur froide me couvre 
lorsque je lis ce passage, et ma frayeur 



("8) 

est aussi vive, aussi réelle que si je de- 
vais être rôti moi-même et mangé par 
cette canaille. 

Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, 
je cherche quelque poète, et je pars de 
nouveau pour un autre monde. 



TTTTg^t l nni^B , ft ll ifl > 



XXXVII 




EPUIS l'expédition des 
Argonautes jusqu'à ras- 
semblée des Notables, 
depuis le fin fond des 
enfers jusqu'à la dernière 
étoile fixe au delà de la voie lactée, jus- 
qu'aux confins de l'univers, jusqu'aux 
portes du chaos, voilà le vaste champ où 
je me promène en long et en large, et 
tout à loisir ; car le temps ne me manque 
pas plus que l'espace. C'est là que je 
transporte mon existence, à la suite d' Hu- 
nier e y de Mil ton 3 de Virgile, d'Ossian y etc. 
Tous les événements qui ont lieu 
entre ces deux époques, tous les pays, 



(I20) 

tous les mondes et tous les êtres qui ont 
existé entre ces deux termes, tout cela est 
à moi, tout cela m'appartient aussi bien, 
aussi légitimement que les vaisseaux qui 
entraient dans le Pirêe appartenaient à 
un certain Athénien. 

J'aime surtout les poètes qui me trans- 
portent dans la plus haute antiquité : la 
mort de l'ambitieux Agamemnon> les fu- 
reurs à? Or es te et toute l'histoire tragique 
de la famille des Atrees, persécutée par 
le ciel, m'inspirent une terreur que les 
événements modernes ne sauraient faire 
naître en moi. 

Voilà l'urne fatale qui contient les 
cendres & Or este. Qui ne frémirait à 
cet aspect ? Electre ! malheureuse sœur, 
apaise-toi : c'est Oreste lui-même qui 
apporte l'urne, et ces cendres sont celles 
de ses ennemis. 

On ne retrouve plus maintenant de 
rivages semblables à ceux du Xanthe 
ou du Scamandre ; — on ne voit plus de 
plaines comme celles de YHespérie ou 



(121) 

de YArcadie. Où sont aujourd'hui les 
îles de Lemnos ou de Crète ? Où est le 
fameux labyrinthe ? Où est le ro- 
cher qu'Ariane délaissée arrosait de ses 
larmes ? — On ne voit plus de Thêsées, 
encore moins à* Hercules ; les hommes et 
même les héros d'aujourd'hui sont des 
pygmées. 

Lorsque je veux me donner ensuite 
une scène d'enthousiasme, et jouir de 
toutes les forces de mon imagination, je. 
m'attache hardiment aux plis de la robe 
flottante du sublime aveugle d'Albion, 
au moment où il s'élance dans le ciel, et 
qu'il ose approcher du trône de l'Eter- 
nel. — Quelle muse a pu le soutenir à 
cette hauteur, où nul homme avant lui 
n'avait osé porter ses regards ! — De 
l'éblouissant parvis céleste que l'avare 
Mammon regardait avec des yeux d'en- 
vie, je passe avec horreur dans les vastes 
cavernes du séjour de Satan; — j'assiste 
au conseil infernal, je me mêle à la foule 
des esprits rebelles, et j'écoute leurs dis- 
cours. 



(122) 

Mais il faut que j'avoue ici une fai- 
blesse que je me suis souvent reprochée. 

Je ne puis m'empêcher de prendre un 
certain intérêt à ce pauvre Satan (je parle 
du Satan de Milton) depuis qu'il est ainsi 
précipité du ciel. Tout en blâmant 
l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue 
que la fermeté qu'il montre dans l'excès 
du malheur et la grandeur de son cou- 
rage me forcent à l'admiration malgré 
moi. — Quoique je n'ignore pas les mal- 
heurs dérivés de la funeste entreprise 
qui le conduisit à forcer les portes des 
enfers pour venir troubler le ménage de 
nos premiers parents, je ne puis, quoi 
que je fasse, souhaiter un moment de le 
voir périr en chemin dans la confusion 
du chaos. Je crois même que je l'aide- 
rais volontiers, sans la honte qui me re- 
tient. Je suis tous ses mouvements, et 
je trouve autant de plaisir à voyager 
avec lui que si j'étais en bonne compagnie. 
J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un 
diable, qu'il est en chemin de perdre le 



( I2 3) 

genre humain, que c'est un vrai démo- 
crate, non de ceux d'Athènes, mais de 
Paris, tout cela ne peut me guérir de ma 
prévention. 

Quel vaste projet ! et quelle hardiesse 
dans l'exécution ! 

Lorsque les spacieuses et triples portes 
des enfers s'ouvrirent tout à coup devant 
lui à deux battants, et que la profonde 
fosse du néant et de la nuit parut à ses 
pieds dans toute son horreur, — il par- 
courut d'un œil intrépide le sombre em- 
pire du chaos ; et, sans hésiter, ouvrant 
ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir 
une armée entière, il se précipita dans 
l'abîme. 

Je le donne en quatre au plus hardi. 
— Et c'est, selon moi, un des beaux ef- 
forts de l'imagination, comme un des 
plus beaux voyages qui aient jamais été 
faits, — après le voyage autour de ma 
chambre. 






XXXVIII 




E ne finirais pas si je 
voulais décrire la mil- 
lième partie des évé- 
nements singuliers qui 
m'arrivent lorsque je 
voyage près de ma bi- 
bliothèque ; les voyages de Cook et les 
observations de ses compagnons de 
voyage, les docteurs Banks et Salander y ne 
sont rien en comparaison de mes aven- 
tures dans ce seul district : aussi je crois 
que j'y passerais ma vie dans une espèce 
de ravissement, sans le buste dont j'ai 
parlé, sur lequel mes yeux et mes pen- 
sées finissent toujours par se fixer, quelle 



("S) 

que soit la situation de mon âme ; et 
lorsqu'elle est trop violemment agitée, 
ou qu'elle s'abandonne au décourage- 
ment, je n'ai qu'à regarder ce buste pour 
la remettre dans son assiette naturelle : 
c'est le diapason avec lequel j'accorde 
» l'assemblage variable et discord de sen- 
sations et de perceptions qui forme mon 
existence. 

Comme il est ressemblant ! — Voilà 
bien les traits que la nature avait donnés 
au plus vertueux des hommes. Ah ! si 
le sculpteur avait pu rendre visibles son 
âme excellente, son génie et son carac- 
tère ! — Mais qu'ai-je entrepris ? Est-ce 
donc ici le lieu de faire son éloge ? Est- 
ce aux hommes qui m'entourent que je 
l'adresse ? Eh ! que leur importe ? 

Je me contente de me prosterner de- 
vant ton image chérie, ô le meilleur des 
pères ? Hélas ! cette image est tout ce 
qui me reste de toi et de ma patrie : tu 
as quitté la terre au moment où le crime 
allait l'envahir; et tels sont les maux 



(126) 

dont il nous accable, que ta famille elle- 
même est contrainte de regarder aujour- 
d'hui ta perte comme un bienfait. Que 
de maux t'eût fait éprouver une plus 
longue vie ! O mon père ! le sort de ta 
nombreuse famille est-il connu de toi 
dans le séjour du bonheur ? Sais-tu que 
tes enfants sont exilés de cette patrie 
que tu as servie pendant soixante ans 
avec tant de zèle et d'intégrité ? Sais^tu 
qu'il leur est défendu de visiter ta tombe ? 
— Mais la tyrannie n'a pu leur enlever 
la partie la plus précieuse de ton héri- 
tage, le souvenir de tes vertus et la force 
de tes exemples : au milieu du torrent 
criminel qui entraînait leur patrie et leur 
fortune dans le gouffre, ils sont demeu- 
rés inaltérablement unis sur la ligne que 
tu leur avais tracée ; et lorsqu'ils pour- 
ront encore se prosterner sur ta cendre 
vénérée, elle les reconnaîtra toujours. 



^^^^^ 




XXXIX 



'AI promis un dialo- 
gue, je tiens parole. — 
C'était un matin à l'au- 
be du jour: les rayons 
du soleil doraient à la 
fois le sommet du mont 
Véso et celui des montagnes les plus éle- 
vées de l'île qui est à nos antipodes ; et 
déjà elle était éveillée, soit que son réveil 
prématuré fût l'effet des visions noc- 
turnes qui la mettent souvent dans une 
agitation aussi fatigante qu'inutile, soit 
que le carnaval, qui tirait alors vers sa 
fin, fût la cause occulte de son réveil, 
ce temps de plaisir et de folie ayant une 



(128) 

influence sur la machine humaine comme 
les phases de la lune et de la conjonction 
de certaines planètes. — Enfin, elle était 
éveillée et très éveillée, lorsque mon 
âme se débarrassa des liens du sommeil. 

Depuis longtemps celle-ci partageait 
confusément les sensations de Vautre; 
mais elle était encore embarrassée dans 
les crêpes de la nuit et du sommeil ; et 
ces crêpes lui semblaient transformés en 
gazes, en linons, en toile des Indes. — 
Ma pauvre âme était donc empaquetée 
dans tout cet attirail ; et le dieu du som- 
meil, pour la retenir plus fortement dans 
son empire, ajoutait à ses liens des tresses 
de cheveux blonds en désordre, des 
nœuds de rubans, des colliers de perles : 
c'était une pitié pour qui l'aurait vue se 
débattre dans ces filets. 

L'agitation de la plus noble partie de 
moi-même se communiquait à Vautre^ et 
celle-ci à son tour agissait puissamment 
sur mon âme. — J'étais parvenu tout 
entier à un état difficile à décrire, lorsque 



( I2 9) 

enfin mon âme, soit par sagacité, soit 
par hasard, trouva la manière de se dé- 
livrer des gazes qui la suffoquaient. Je 
ne sais si elle rencontra une ouverture, 
ou si elle s'avisa simplement de les rele- 
ver, ce qui est plus naturel ; le fait est 
qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Les 
tresses de cheveux en désordre étaient 
toujours là ; mais ce n'était plus un ob- 
stacle, c'était plutôt un moyen : mon âme 
le saisit, comme un homme qui se noie 
s'accroche aux herbes du rivage ; mais 
le collier de perles se rompit dans l'ac- 
tion, et les perles se défilant roulèrent 
sur le sofa et de là sur le parquet de ma- 
dame de Hautcastel ; car mon âme, par 
une bizarrerie dont il serait difficile de 
rendre raison, s'imaginait être chez cette 
dame : un gros bouquet de violettes 
tomba par terre, et mon âme, s'éveillant 
alors, rentra chez elle, amenant à sa suite 
la raison et la réalité. Comme on l'ima- 
gine, elle désapprouva fortement tout ce 
qui s'était passé en son absence, et c'est 



( !3°) 

ici que commence le dialogue qui fait le 
sujet de ce chapitre. 

Jamais mon âme n'avait été si mal 
reçue. Les reproches qu'elle s'avisa de 
faire dans ce moment critique achevèrent 
de brouiller le ménage : ce fut une ré- 
volte, une insurrection formelle. 

" Quoi donc ! dit mon âme, c'est 
ainsi que pendant mon absence, au lieu 
de réparer vos forces par un sommeil 
paisible, et vous rendre par là plus pro- 
pre à exécuter mes ordres, vous vous 
avisez insolemment (le terme était un peu 
fort) de vous livrer à des transports que 
ma volonté n'a pas sanctionnés ? " 

Peu accoutumée à ce ton de hauteur, 
T autre lui repartit en colère : 

cc II vous sied bien, Madame (pour 
éloigner de la discussion toute idée de 
familiarité), il vous sied bien de vous 
donner des airs de décence et de vertu ! 
Eh ! n'est-ce pas aux écarts de votre 
imagination et à vos extravagantes idées 
que je dois tout ce qui déplaît en moi ? 



(«Si) 

Pourquoi n'étiez-vous pas là ? — Pour- 
quoi auriez- vous le droit de jouir sans 
moi, dans les fréquents voyages que 
vous faites toute seule ? — Ai-je jamais 
désapprouvé vos séances dans l'empy- 
rée ou dans les champs Elysées, vos con- 
versations avec les intelligences, vos 
spéculations profondes (un peu de rail- 
lerie, comme on voit), vos châteaux en 
Espagne, vos systèmes sublimes? Et je 
n'aurais pas le droit, lorsque vous m'aban- 
donnez ainsi, de jouir des bienfaits que 
m'accorde la nature et des plaisirs qu'elle 
me présente? " 

Mon âme, surprise de tant de viva- 
cité et d'éloquence, ne savait que ré- 
pondre. — Pour arranger l'affaire, elle 
entreprit de couvrir du voile de la bien- 
veillance les reproches quelle venait de 
se permettre ; et, afin de ne pas avoir l'air 
de faire les premiers pas vers la réconci- 
liation, elle imagina de prendre aussi 
le ton de cérémonie. — " Madame," 
dit-elle à son tour avec une cordialité 



( i3*) 

affectée ... — (Si le lecteur a trouvé ce 
mot déplacé lorsqu'il s'adressait à son 
âme, que dira-t-il maintenant, pour peu 
qu'il veuille se rappeler le sujet de la 
dispute? — Mon âme ne sentit point 
l'extrême ridicule de cette façon de par- 
ler, tant la passion obscurcit l'intelli- 
gence !) — " Madame, dit-elle donc, je 
vous assure que rien ne me ferait autant 
de plaisir que de vous voir jouir de tous 
les plaisirs dont votre nature est suscep- 
tible, quand même je ne les partagerais 
pas, si ces plaisirs ne vous étaient pas 
nuisibles et s'ils n'altéraient pas l'har- 
monie qui . . ." Ici mon âme fut inter- 
rompue vivement : — " Non, non, je ne 
suis point la dupe de votre bienveillance 
supposée: — le séjour forcé que nous 
faisons ensemble dans cette chambre où 
nous voyageons ; la blessure que j'ai re- 
çue, qui a failli me détruire et qui saigne 
encore ; tout cela n'est-il pas le fruit de 
votre orgueil extravagant et de vos pré- 
jugés barbares ? Mon bien-être et mon 



( *33 ) 

existence même sont comptés pour rien 
lorsque vos passions vous entraînent, — 
et vous prétendez vous intéresser à moi, 
et vos reproches viennent de votre ami- 
tié?" 

Mon âme vit bien qu'elle ne jouait 
pas le meilleur rôle dans cette occasion; 
— elle commençait d'ailleurs à s'aperce- 
voir que la chaleur de la dispute en avait 
supprimé la cause, et profitant de la 
circonstance pour faire une diversion : 
" Faites du café" dit-elle à Joannetti qui 
entrait dans la chambre. — Le bruit des 
tasses attirant toute l'attention de V insur- 
gent e, dans l'instant elle oublia tout le 
reste. C'est ainsi qu'en montrant un 
hochet aux enfants on leur fait oublier 
les fruits malsains qu'ils demandent en 
trépignant. 

Je m'assoupis insensiblement pendant 
que l'eau chauffait. — Je jouissais de 
ce plaisir charmant dont j'ai entretenu 
mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on 
se sent dormir. Le bruit agréable que 



(134) 

faisait Joannetti en frappant de la cafetière 
sur le chenet retentissait sur mon cer- 
veau, et faisait vibrer toutes mes fibres 
sensibles, comme l'ébranlement d'une 
corde de harpe fait résonner les octaves. 
— Enfin, je vis comme une ombre devant 
moi ; j'ouvris les yeux, c'était Joannetti. 
Ah ! quel parfum ! quelle agréable sur- 
prise ! du café ! de la crème ! une pyra- 
mide de pain grillé ! — Bon lecteur, dé- 
jeune avec moi. 



»ËËsggg^g g 



XL 




UEL riche trésor de jouis- 
sances la bonne nature a 
livré aux hommes dont le 
cœur sait jouir ! et quelle 
variété dans ces jouissances ! 
Qui pourra compter leurs 
nuances innombrables dans les divers 
individus et dans les différents âges de 
la vie? Le souvenir confus de celles 
de mon enfance me fait encore tressaillir. 
Essayerai-je de peindre celle qu'éprouve 
le jeune homme dont le cœur commence 
à brûler de tous les feux du sentiment? 
Dans cet âge heureux où Ton ignore 
encore jusqu'au nom de l'intérêt, de 



(i36) 

l'ambition, de la haine et de toutes les 
passions honteuses qui dégradent et tour- 
mentent l'humanité; durant cet âge, hé- 
las ! trop court, le soleil brille d'un éclat 
qu'on ne lui retrouve plus dans le reste 
de la vie. L'air est plus pur ; — les fon- 
taines sont plus limpides et plus fraîches ; 
— la nature a des aspects, les bocages 
ont des sentiers qu'on ne retrouve plus 
dans l'âge mûr. Dieu ! quels parfums 
envoient ces fleurs ! que ces fruits sont 
délicieux ! de quelles couleurs se pare 
l'aurore ! — Toutes les femmes sont ai- 
mables et fidèles ; tous les hommes sont 
bons, généreux et sensibles : partout on 
rencontre la cordialité, la franchise et le 
désintéressement ; il n'existe dans la na- 
ture que des fleurs, des vertus et des 
plaisirs. 

Le trouble de l'amour, l'espoir du 
bonheur n'inondent-ils pas notre cœur 
de sensations aussi vives que variées ? 

Le spectacle de la nature et sa con- 
templation dans l'ensemble et les détails 



( i37) 

ouvrent devant la raison une immense 
carrière de jouissances. Bientôt l'imagi- 
nation, planant sur cet océan de plaisirs, 
en augmente le nombre et l'intensité ; 
les sensations diverses s'unissent et se 
combinent pour en former de nouvelles ; 
les rêves de la gloire se mêlent aux pal- 
pitations de l'amour ; la bienfaisance 
marche à côté de l'amour-propre qui lui 
tend la main; la mélancolie vient de 
temps en temps jeter sur nous son crêpe 
solennel et changer nos larmes en plaisir. 
— Enfin, les perceptions de l'esprit, les 
sensations du cœur, les souvenirs mêmes 
des sens, sont pour l'homme des sources 
inépuisables de plaisir et de bonheur. — 
Qu'on ne s'étonne donc plus que le bruit 
que faisait Joannetti en frappant de la 
cafetière sur le chenet, et l'aspect impré- 
vu d'une tasse de crème, aient fait sur 
moi une impression si vive et si agréable. 



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XLI 




E mis aussitôt mon 
habit de voyage, après 
l'avoir examiné avec un 
œil de complaisance ; et 
ce fut alors que je réso- 
lus de faire un chapitre 
ad hoc, pour le faire connaître au lecteur. 
La forme et Futilité de ces habits étant 
assez généralement connues, je traiterai 
plus particulièrement de leur influence 
sur l'esprit des voyageurs. — Mon habit 
de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe 
la plus chaude et la plus moelleuse qu'il 
m'ait été possible de trouver ; il m'en- 
veloppe entièrement de la tête aux pieds ; 



( 139) 

et lorsque je suis dans mon fauteuil, les 
mains dans mes poches et ma tête enfon- 
cée dans le collet de l'habit, je ressemble 
à la statue de Visnou sans pieds et sans 
mains, qu'on voit dans les pagodes des 
Indes. 

On taxera, si Ton veut, de préjugé 
Tinfluence que j'attribue aux habits de 
voyage sur les voyageurs ; ce que je puis 
dire de certain à cet égard, c'est qu'il me 
paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un 
seul pas mon voyage autour de ma 
chambre, revêtu de mon uniforme et 
l'épée au côté, que de sortir et d'aller 
dans le monde en robe de chambre^ — 
Lorsque je me vois ainsi habillé suivant 
toutes les rigueurs de la pragmatique, non- 
seulement je ne serais pas à même de 
continuer mon voyage, mais je crois que 
je ne serais pas même en état de lire ce 
que j'en ai écrit jusqu'à présent, et 
moins encore de le comprendre. 

Mais cela vous étonne-t-il ? Ne voit- 
on pas tous les jours des personnes qui 



( HO ) 

se croient malades parce qu'elles ont la 
barbe longue ou parce que quelqu'un 
s'avise de leur trouver l'air malade et de le 
dire ? Les vêtements ont tant d'influence 
sur l'esprit des hommes qu'il est des 
valétudinaires qui se trouvent beaucoup 
mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf 
et en perruque poudrée : on en voit qui 
trompent ainsi le public et eux-mêmes 
par une parure soutenue ; — ils meurent 
un beau matin tout coiffes, et leur mort 
frappe tout le monde. 

On oubliait quelquefois de faire aver- 
tir plusieurs jours d'avance le comte de 
. . . qu'il devait monter la garde : — 
un caporal allait l'éveiller de grand ma- 
tin le jour même où il devait la monter, 
et lui annoncer cette triste nouvelle ; 
mais l'idée de se lever tout de suite, de 
mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans 
y avoir pensé la veille, le troublait telle- 
ment qu'il aimait mieux faire dire qu'il 
était malade et ne pas sortir de chez lui. 
Il mettait donc sa robe de chambre et 



renvoyait le perruquier ; cela lui donnait 
un air pâle, malade, qui alarmait sa 
femme et toute sa famille. — Il se trou- 
vait réellement lui-même un peu défait 
ce jour-là. 

Il le disait à tout le monde, un peu 
pour soutenir gageure, un peu aussi 
parce qu'il croyait l'être tout de bon. 
— Insensiblement l'influence de la robe 
de chambre opérait : les bouillons qu'il 
avait pris, bon gré, mal gré, lui causaient 
des nausées ; bientôt les parents et les 
amis envoyaient demander des nouvelles ; 
il n'en fallait pas tant pour le mettre dé- 
cidément au lit. 

Le soir, le docteur Ranson 1 lui trou- 
vait le pouls concentré, et ordonnait la 
saignée pour le lendemain. Si le service 
avait duré un mois de plus, c'en était 
fait du malade. 

Qui pourrait douter de l'influence des 
habits de voyage sur les voyageurs, lors- 

i . Médecin fort connu à Turin lorsque ce cha- 
pitre fut écrit. 



( hO 

qu'on réfléchira que le pauvre comte de 
. . . pensa plus d'une fois faire le voyage 
de l'autre monde pour avoir mis mal à 
propos sa robe de chambre dans celui- 
ci? 



y;^ 



XLII 




'ÉTAIS assis près de 
mon feu, après dîner, 
plié dans mon habit de 
voyage et livré volon- 
tairement à toute son 
influence, en attendant 
l'heure du départ, lorsque les vapeurs 
de la digestion, se portant à mon cer- 
veau, obstruèrent tellement les passages 
par lesquels les idées s'y rendent en ve- 
nant des sens, que toute communication 
se trouva interceptée ; et, de même que 
mes sens ne transmettaient plus aucune 
idée à mon cerveau, celui-ci, à son tour, 
ne pouvait plus envoyer son fluide élec- 



( i44) 
trique qui les anime et avec lequel l'in- 
génieux docteur Valli ressuscite des gre- 
nouilles mortes. 

On concevera facilement, après avoir 
lu ce préambule, pourquoi ma tête tomba 
sur ma poitrine, et comment les muscles 
du pouce et de l'index de ma main 
droite, n'étant plus irrités par ce fluide, 
se relâchèrent au point qu'un volume 
des œuvres du marquis Caraccioli, que 
je tenais serré entre ces deux doigts, 
m'échappa sans que je m'en aperçusse, 
et tomba sur le foyer. 

Je venais de recevoir des visites, et 
ma conversation avec les personnes qui 
étaient sorties avait roulé sur la mort 
du fameux médecin Cigna, qui venait de 
mourir, et qui était universellement re- 
gretté: il était savant, laborieux, bon 
physicien et fameux botaniste. — Le 
mérite de cet homme habile occupait ma 
pensée ; et cependant, me disais-je, s'il 
m'était permis d'évoquer les âmes de 
tous ceux qu'il peut avoir fait passer 



(H5) 

dans l'autre monde, qui sait si sa répu- 
tation ne souffrirait par quelque échec ? 

Je m'acheminais insensiblement à une 
dissertation sur la médecine et sur les 
progrès qu'elle a faits depuis Hippocrate. 
— Je me demandais si les personnages 
fameux de l'antiquité qui sont morts 
dans leur lit, comme Péricles, Platon, la 
célèbre Aspasie et Hippocrate lui-même, 
étaient morts comme des gens ordinaires, 
d'une fièvre putride, inflammatoire ou 
vermineuse ; si on les avait saignés et 
bourrés de remèdes. 

Dire pourquoi je songeai à ces quatre 
personnages plutôt qu'à d'autres, c'est 
ce qui ne me serait pas possible. — Qui 
peut rendre raison d'un songe ? Tout ce 
que je puis dire, c'est que ce fut mon âme 
qui évoqua le docteur de Cos, celui de 
Turin et le fameux homme d'Etat qui 
fit de si belles choses et de si grandes 
fautes. 

Mais pour son élégante amie, j'avoue 
humblement que ce fut l'autre qui lui fit 



( H6) 

signe. — Cependant, quand j'y pense, je 
serais tenté d'éprouver un petit mouve- 
ment d'orgueil ; car il est clair que dans 
ce songe la balance en faveur de la raison 
était de quatre contre un. — C'est beau- 
coup pour un militaire de mon âge. 

Quoi qu'il en soit, pendant que je me 
livrais à ces réflexions, mes yeux ache- 
vèrent de se fermer, et je m'endormis 
profondément ; mais, en fermant les 
yeux, l'image des personnages auxquels 
j'avais pensé demeura peinte sur cette 
toile fine qu'on appelle mémoire, et ces 
images se mêlant dans mon cerveau avec 
l'idée de l'évocation des morts, je vis 
bientôt arriver à la file Hippocrate, Pla- 
ton, Péricles, Aspasie et le docteur Cigna 
avec sa perruque. 

Je les vis tous s'asseoir sur les sièges 
encore rangés autour du feu ; Péricles 
seul resta debout pour lire les gazettes. 

" Si les découvertes dont vous me 
parlez étaient vraies, disait Hippocrate 
au docteur, et si elles avaient été aussi 



(H7) 

utiles à la médecine que vous le pré- 
tendez, j'aurais vu diminuer le nombre 
des hommes qui descendent chaque jour 
dans le royaume sombre, et dont la liste 
commune, d'après les registres de Minos, 
que j'ai vérifiés moi-même, est constam- 
ment la même qu'autrefois." 

Le docteur Cigna se tourna vers moi : 
" Vous avez sans doute ouï parler de ces 
découvertes ? me dit-il ; vous connais- 
sez celle à'Harvey sur la circulation du 
sang ; celle de l'immortel Spallanzani sur 
la digestion, dont nous connaissons 
maintenant tout le mécanisme i" — Et 
il fit un long détail de toutes les décou- 
vertes qui ont trait à la médecine, et de la 
foule de remèdes qu'on doit à la chimie ; 
il fit enfin un discours académique en 
faveur de la médecine moderne. 

" Croirai-je, lui répondis-je alors, que 
ces grands hommes ignorent tout ce que 
vous venez de leur dire, et que leur âme, 
dégagée des entraves de la matière, trouve 
quelque chose d'obscur dans toute la 



( 14» ) 

nature? — Ah! quelle est votre erreur! 
s'écria le proto-médecin 1 du Péloponèse ; 
les mystères de la nature sont cachés aux 
morts comme aux vivants; celui qui a 
créé et qui dirige tout sait, lui seul, le 
grand secret auquel les hommes s'ef- 
forcent en vain d'atteindre : voilà ce que 
nous apprenons de certain sur les bords 
du Styx; et, croyez-moi, ajouta-t-il en 
adressant la parole au docteur, dépouil- 
lez-vous de ce reste d'esprit de corps 
que vous avez apporté du séjour des 
mortels ; et puisque les travaux de mille 
générations et toutes les découvertes 
des hommes n'ont pu allonger d'un 
seul instant leur existence ; puisque Ca- 
ron passe chaque jour dans sa barque 
une égale quantité d'ombres, ne nous 
fatiguons plus à défendre un art qui, 
chez les morts où nous sommes, ne 
serait pas même utile aux médecins." — 

i . Titre fort connu dans la législation du roi de 
Sardaigne, ce qui forme ici une plaisanterie purement 
locale. 



( 149) 

Ainsi parla le fameux Hippocrate, à mon 
grand étonnement. 

Le docteur Cigna sourit ; et, comme 
les esprits ne sauraient se refuser à l'évi- 
dence ni taire la vérité, non-seulement 
il fut de l'avis à J Hippocrate> mais il 
avoua même, en rougissant à la manière 
des intelligences, qu'il s'en était toujours 
douté. 

Péricles, qui s'était approché de la 
fenêtre, fit un grand soupir, dont je de- 
vinai la cause. Il lisait un numéro du 
Moniteur qui annonçait la décadence des 
arts et des sciences ; il voyait des savants 
illustres quitter leurs sublimes spécula- 
tions pour inventer de nouveaux crimes ; 
et il frémissait d'entendre une horde de 
cannibales se comparer aux héros de la 
généreuse Grèce, faisant périr sur l'écha- 
faud, sans honte et sans remords, des 
vieillards vénérables, des femmes, des en- 
fants, et commettant de sangfroid les 
crimes les plus atroces et les plus inutiles. 

Platon, qui avait écouté sans rien dire 



(iSo) 

notre conversation, la voyant tout à 
coup terminée d'une manière inattendue, 
prit la parole à son tour. — " Je conçois, 
nous dit-il, comment les découvertes 
qu'ont faites vos grands hommes dans 
toutes les branches de la physique sont 
inutiles à la médecine, qui ne pourra ja- 
mais changer le cours de la nature qu'aux 
dépens de la vie des hommes ; mais il 
n'en sera pas de même, sans doute, des 
recherches qu'on a faites sur la politique. 
Les découvertes de Locke sur la nature 
de l'esprit humain, l'invention de l'im- 
primerie, les observations accumulées 
tirées de l'histoire, tant de livres pro- 
fonds qui ont répandu la science jusque 
parmi le peuple ; — tant de merveilles 
enfin auront sans doute contribué à ren- 
dre les hommes meilleurs, et cette ré- 
publique heureuse et sage que j'avais 
imaginée, et que le siècle dans lequel 
je vivais m'avait fait regarder comme 
un songe impraticable, existe sans doute 
aujourd'hui dans le monde ?" — A cette 



(i50 

demande, l'honnête docteur baissa les 
yeux, et ne répondit que par ses larmes ; 
puis, comme il les essuyait avec son 
mouchoir, il fit involontairement tour- 
ner sa perruque, de manière qu'une par- 
tie de son visage en fut cachée. — " Dieux 
immortels, dit Aspasie en poussant un 
cri perçant, quelle étrange figure ! Est-ce 
donc une découverte de vos grands 
hommes qui vous a fait imaginer de vous 
coiffer ainsi avec le crâne d'un autre ? " 

Aspasie, que les dissertations des phi- 
losophes faisaient bâiller, s'était emparée 
d'un journal de modes qui était sur la 
cheminée, et qu'elle feuilletait depuis 
quelque temps, lorsque la perruque du 
médecin lui fit faire cette exclamation ; 
et comme le siège étroit et chancelant 
sur lequel elle était assise était fort in- 
commode pour elle, elle avait placé sans 
façon ses deux jambes nues, ornées de 
bandelettes, sur la chaise de paille qui se 
trouvait entre elle et moi, et s'appuyait 
du coude sur une des larges épaules de 
Platon. 



" Ce n'est point un crâne, lui répon- 
dit le docteur en prenant sa perruque, 
et la jetant au feu ; c'est une perruque, 
mademoiselle, et je ne sais pourquoi je 
n'ai pas jeté cet ornement dans les 
flammes du Tartare lorsque j'arrivai 
parmi vous : mais les ridicules et les 
préjugés sont si fort inhérents à notre 
misérable nature, qu'ils nous suivent en- 
core quelque temps au delà du tombeau." 
— Je prenais un plaisir singulier à voir 
le docteur abjurer ainsi tout à la fois sa 
médecine et sa perruque. 

" Je vous assure, lui dit Aspasie, que la 
plupart des coiffures qui sont représen- 
tées dans le cahier que je feuillette méri- 
teraient le même sort que la vôtre, tant 
elles sont extravagantes !" — La belle 
Athénienne s'amusait extrêmement à 
parcourir ces estampes, et s'étonnait avec 
raison de la variété et de la bizarrerie 
des ajustements modernes. Une figure 
entre autres la frappa : c'était celle d'une 
jeune dame représentée avec une coiffure 



(i53) 

des plus élégantes, et qaAspasie trouva 
seulement un peu trop haute ; mais la 
pièce de gaze qui couvrait la gorge était 
d'une ampleur si extraordinaire, qu'à 
peine apercevait-on la moitié du visage. 
Aspasie, ne sachant pas que ces formes 
prodigieuses n'étaient que l'ouvrage de 
l'amidon, ne put s'empêcher de témoi- 
gner un étonnement qui aurait redoublé 
en sens inverse si la gaze eût été trans- 
parente. 

" Mais apprenez-nous, dit-elle, pour- 
quoi les femmes d'aujourd'hui semblent 
plutôt avoir des habillements pour se 
cacher que pour se vêtir : à peine laissent- 
elles apercevoir leur visage, auquel seul 
on peut reconnaître leur sexe, tant les 
formes de leur corps sont défigurées par 
les plis bizarres des étoffes ! De toutes 
les figures qui sont représentées dans 
ces feuilles, aucune ne laisse à décou- 
vert la gorge, les bras et les jambes : 
comment vos jeunes guerriers n'ont- 
ils pas tenté de détruire une semblable 



(iS4) 

coutume? Apparemment, ajouta-t-elle, 
la vertu des femmes d'aujourd'hui, qui 
se montre dans tous leurs habillements, 
surpasse de beaucoup celle de mes con- 
temporaines ?" — En finissant ces mots, 
Aspasie me regardait et semblait me de- 
mander une réponse. — Je feignis de ne 
pas m'en apercevoir ; — et pour me don- 
ner un air de distinction, je poussai sur 
la braise, avec les pincettes, les restes 
de la perruque du docteur qui avaient 
échappé à l'incendie. — M 'apercevant 
ensuite qu'une des bandelettes qui ser- 
raient le brodequin & Aspasie était dé- 
nouée : " Permettez, lui dis-je, charmante 
personne ; " et, en parlant ainsi, je me 
baissai vivement, portant les mains vers 
la chaise où je croyais voir ces deux 
jambes qui firent jadis extravaguer de 
grands philosophes. 

Je suis persuadé que dans ce moment 
je touchais au véritable somnambulisme, 
car le mouvement dont je parle fut 
très réel ; mais Rosine^ qui se reposait en 



(i5S) 

effet sur la chaise, prit ce mouvement 
pour elle ; et sautant légèrement dans 
mes bras, elle replongea dans les enfers 
les ombres fameuses évoquées par mon 
habit de voyage. 



Charmant pays de l'imagination, toi 
que l'Etre bienfaisant par excellence a 
livré aux hommes pour les consoler de 
la réalité, il faut que je te quitte. — C'est 
aujourd'hui que certaines personnes dont 
je dépends prétendent me rendre ma li- 
berté, comme s'ils me l'avaient enlevée ! 
comme s'il était en leur pouvoir de me 
la ravir un seul instant, et de m'empê- 
cher de parcourir à mon gré le vaste 
espace toujours ouvert devant moi. — 
Ils m'ont défendu de parcourir une ville, 
un point ; mais ils m'ont laissé l'univers 
entier : l'immensité et l'éternité sont à 
mes ordres. 

C'est aujourd'hui donc que je suis 
libre, ou plutôt que je vais rentrer dans 



( ij6 ) 

les fers ! Le joug des affaires va de 
nouveau peser sur moi ; je ne ferai plus 
un pas qui ne soit mesuré par la bien- 
séance et le devoir. — Heureux encore 
si quelque déesse capricieuse ne me fait 
pas oublier l'un et l'autre, et si j'échappe 
à cette nouvelle et dangereuse captivité ! 

Eh ! que ne me laissait-on achever 
mon voyage ! Était-ce donc pour me 
punir qu'on m'avait relégué dans ma 
chambre, — dans cette contrée délicieuse 
qui renferme tous les biens et toutes les 
richesses du monde ? Autant vaudrait 
exiler une souris dans un grenier. 

Cependant jamais je ne me suis aperçu 
plus clairement que je suis double. — 
Pendant que je regrette mes jouissances 
imaginaires, je me sens consolé par force: 
une puissance secrète m'entraîne ; — elle 
me dit que j'ai besoin de l'air du ciel, et 
que la solitude ressemble à la mort. — 
Me voilà paré ; — ma porte s'ouvre : — 
j'erre sous les spacieux portiques de la 
rue du Pô ; — mille fantômes agréables 



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voltigent devant mes yeux. — Oui, voilà 
bien cet hôtel, — cette porte, cet esca- 
lier ; — je tressaille d'avance. 

C'est ainsi qu'on éprouve un avant- 
goût acide lorsqu'on coupe un citron 
pour le manger. 

O ma bête, ma pauvre bête, prends 
garde à toi ! 




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